S.A.S. Section d’assaut : Discours sécurisant et sécuritaire

Tout en laissant le spectateur en haleine sur l’intégration du héros dans le corps d’élite (les épreuves sont tellement difficiles que 10% des participants réussissent les tests éliminatoires), le film SAS Section d’assaut met en avant les compétences des troupes britanniques et diffuse un message sécurisant au spectateur.

Le long métrage retrace le parcours de Thom Lenson, qui rejoindra le S.A.S (Special Air Force, une troupe d’élite britannique), après avoir passé avec succès une série d’épreuves. Le film se termine par une brève scène hors du camp d’entraînement où le héros et sa troupe affrontent des terroristes. Une grande partie du film est employée à décrire les épreuves que Thom et ses collègues doivent subir pour intégrer le corps d’élite.

1. Compétences des troupes

Les épreuves que traversent les postulants sont indiquées par de courtes scènes où le spectateur les voit affronter une série de difficultés physiques. Les moments de dialogue ou de repos sont passés sous ellipse. Le montage donne ainsi l’impression d’un entraînement surhumain, où il n’y a pas de place ni pour la détente ni pour la régénération. La troisième scène, où le héros qui voulait s’enivrer au pub avec son ami est éconduit par un homme qu’il découvrira le lendemain être leur chef de régiment, fait des épreuves du S.A.S. des actions où aucune force ne doit être gaspillée et où les troupes sont soumises à un régime d’austérité. L’armée, en même temps, montre son paternalisme : elle doit déposséder ceux qui veulent l’intégrer de leur liberté pour les faire obéir à une loi plus haute.

Les techniques de combat qu’on enseigne au S.A.S. sont mises en valeur par le triomphe de ceux qui sont physiquement défavorisés. Le héros, svelte, triomphe ainsi d’une montagne de muscle, et une femme fera de même. Les difficultés sont d’ailleurs autant physiques que corporelles : « Vous serez brisés physiquement et mentalement », affirme péremptoirement l’entraîneur. L’élite militaire se veut ici constituée autant d’une force physique que spirituelle.

Arrêtons-nous un instant sur la vérité de l’épreuve : une femme est la supérieure hiérarchique du héros, ce qui signifie que l’armée, réputée viriliste, est montrée dans le film comme un groupe égalitaire, méritocratique, où seule la compétence est validée et où le simple hasard d’une naissance ne saurait favoriser personne. Elle se revendique élitiste et plus encore, d’une normalité eugénique : « Si ils ont une case en moins, ils n’ont pas leur place dans ce régiment », dit le sergent au milieu des louanges de la S.A.S. Plus qu’une validation de la valeur, elle est aussi celle de l’héroïsme, où le soldat doit affronter sa peur de la mort, à laquelle il est constamment exposé. Ceux qui lui échappent ont droit à l’expression consacrée : « tromper l’horloge ». Enfin, lors de la dernière scène, l’acte de bravoure d’un soldat qui donnera sa vie pour empêcher un kamikaze ceinturé d’explosifs de détruire la brigade, montre qu’à l’égal du fanatisme terroriste qui sacrifie sa vie sans hésitation fait pendant le courage sans borne des troupes britanniques.

L’accumulation de qualités et de compétences vaut comme un message sécuritaire et l’économie narrative, où presque une heure est consacrée à la sélection des troupes, fait de chaque scène du film un argument en faveur du sentiment de sécurité nationale. La dernière séquence qui montre le S.A.S. en lutte avec le terrorisme est expédiée de façon conséquente. C’est que des troupes surqualifiées et professionnelles, on le comprend aisément, remportent toujours rapidement la victoire.

i-am-soldier_022. Le héros

Le héros, en perdurant à travers les épreuves, est qualifié et validé au fur et à mesure que s’écoule le temps du film. Il acquiert la compétence des arts martiaux au début de l’histoire et son passé d’éclaireur le valorise une deuxième fois. Le soldat est trappeur. Il sait allumer un feu dans la neige et tendre des pièges pour attraper des animaux. Ce héros a une histoire, traumatique qui de plus est. Il a perdu un de ses amis alors qu’il sautait en parachute. Il dépasse son traumatisme en faisant de nouveau un saut en altitude. L’entraînement des S.A.S. le pousse ainsi à se dépasser lui-même autant que ses facultés. On retrouve un schème initiatique. Au paternalisme du chef de régiment correspond un passage à l’âge adulte du héros, qui lui aussi devient sécurisé, et un accès à la sexualité (la scène amoureuse sera cependant différée, pour des raisons encore une fois professionnelles).

3. La menace terroriste:un discours sécuritaire

En dernier, il faut parler de la présence terroriste, sans laquelle le discours sécuritaire n’aurait pas lieu d’être. La préparation des terroristes est indiquée au spectateur par une amorce de quelques secondes, où l’on entend les terroristes parler de l’attentat qu’ils vont commettre, avant que la caméra ne revienne aux trains fous des péripéties du héros. La menace se montre imminente, le héros est immédiatement appelé à combattre après son embauche. Elle est à proximité des villes. Elle a une apparence anodine, puisque les terroristes se cachent dans un hangar, au cœur d’un lieu répandu dans nos sociétés industrielles. Le dernier combat, où le chef de la brigade du héros affronte le chef des terroristes, met aux prises un individu au physique trivial avec un molosse. C’est cependant le chef de la S.A.S. qui triomphera dans ce combat inégal grâce à sa technique.

Conclusion : Le film a valeur de message sécurisant et véhicule implicitement une valorisation nationaliste du militarisme. La dernière phrase, « objectif sécurisé », conclut sur la tautologie et la simplicité du devoir militaire qui dépasse le simple individu, et où même le corps d’élite est réduit à une fonction unique : la sécurité de la nation.

Mythes capitalistes et figure de l’antihéros

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese, est sorti en 2013, soit cinq ans après la crise économique de 2008. Le film a accumulé les nominations et les récompenses. L’article veut montrer comment ce que le spectateur peut concevoir comme une critique et une satire du capitalisme véhicule et justifie une mythologie ultralibérale, et comment la figure du héros, Jordan Belfort, incarnée par Léonardo Di Caprio, prend la valeur d’une figure humaine.

Le film véhicule quatre mythes capitalistes, que nous allons exposer point par point.

Mythe de la renaissance du marché

Le premier mythe est celui de la renaissance du marché libéral. Comme l’oiseau Phoenix de la mythologie antique qui renait de ses cendres, Jordan Belfort, alias Leonardo Di Caprio, perdra son emploi lors du crash de 1987, mais en retrouve un autre dans une agence de courtage, dont il finit grâce à son talent par tirer des bénéfices énormes. Le monde libéral s’affiche ainsi comme un univers d’opportunités, où un échec n’est jamais que partiel, puisqu’il peut se transformer en victoire pour celui qui le veut. Le système capitaliste prend pour l’individu la valeur de l’infini: il ne prend le visage de la défaite que de façon provisoire.

Mythe de l’ascension sociale

Le deuxième mythe est celui de l’ascension sociale, la plus grande justification du capitalisme depuis son essor au 19e siècle. À une société figée aristocratique où la naissance perpétue les inégalités, le capitalisme s’est affiché comme un système où le travail et le talent pouvaient permettre à chacun de gravir tous les échelons de la société. L’ascension sociale fulgurante, cas rare, sinon exceptionnel, est devenue dans le monde du cinéma un lieu commun, un cliché tellement reproduit qu’on le rencontre dans de nombreux films sans y faire attention. Le Loup de Wall Street n’échappe pas à ce stéréotype, partant de l’embauche de Jordan Belfort et retraçant en quelques dizaines de minutes le parcours qui l’a rendu millionnaire. Le trajet se fait sans heurt ni difficulté, le héros passant de chômeur à chef d’entreprise richissime avec la simplicité et la magie des choses qui vont d’elles-mêmes, sa carrière se faisant de manière exponentielle, à la manière d’un jeu de construction pour les enfants où il suffit de placer une brique sur une brique.

Mythe du système équilibré

Le troisième mythe est celui, cosmologique, d’un système qui trouve de l’ordre au sein du désordre même. L’anthropologie capitaliste se fonde sur l’idée que c’est dans le risque que l’individu se dépasse, et que l’économie ne saurait fonctionner qu’en se réglant sur le désordre et en le faisant sien. Cette idée est symbolisée (ou allégorisée, pour les familiers de l’analyse littéraire) par la scène où Jordan Belfort, sous l’emprise de la drogue, arrive presque par miracle à faire atterrir son hélicoptère. La force du système est affirmée: trouver une organisation dans la désorganisation; il se place au-dessus des ensembles fermés de la logique puisqu’il est à la fois ordre et désordre.

Mythe de l’accomplissement total

Le dernier mythe capitaliste est celui de la satisfaction plénière du désir: le système libéral se montre ici comme celui qui seul peut conduire à la richesse, qui est l’unique façon de satisfaire les désirs de l’individu. Jordan Belfort est l’homme dont tous les désirs sont réalisés, même son besoin moral, puisqu’il donne à des oeuvres de charité, plus encore, il fait bénéficier sa secrétaire qui relève le défi de se raser la tête de sa prodigalité; elle gagnera ainsi 10000 dollars pour réaliser une de ses lubies. L’idéologie libérale s’affirme ainsi comme celle qui permet la pleine satisfaction des désirs de l’individu, jusque dans leur démesure, et trouve une nouvelle justification anthropologique: celle de permettre à l’individu de s’accomplir parfaitement.

Jordan Belfort apparait ainsi, dans le premier temps du film, comme une réussite de l’économie libérale. Il est plus qu’un exemple, il est exemplaire, en ceci qu’il représente à merveille les lois de l’ascension sociale et qu’il est montré comme un cas à imiter, un destin à désirer. Plus encore, nous allons voir qu’autour de son visage s’associent des caractères à signification anthropologique.

Figure de l’antihéros

Tout d’abord, l’individu se drogue tout au long du film: le métier de businessman est montré comme un métier où l’être de l’individu est sollicité. Des qualités proprement humaines comme la création et l’initiative sont demandées, et la consommation de drogue place l’homme d’affaires au rang de l’artiste, du créateur. L’entrepreneur relève ainsi du mythe prométhéen (le géant grec qui a volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes).

La libido de Jordan Belfort, sa relation avec Naomie Laplagia (incarnée par Margot Robbie) est une conciliation des pôles : Jordan Belfort représente à la fois la sexualité sous son aspect le plus respectable: la conjugalité et la paternité (il est père et mari), comme sous son aspect le plus cru et déviant: il a des partenaires multiples et des pratiques perverses. Plus encore, Jordan Belfort et Naomi Laplagia, mari et femme, ont une sexualité débridée, et le désir financier et le désir sexuel forment une médiation, médiation du désir à sa possibilité de réalisation exemplifiée par la scène où Naomi Laplagia fait une fellation à Jordan Belfort, pendant qu’il conduit sa voiture de sport. Les deux mariés s’aiment à travers l’argent, et leur satisfaction libidinale les place bien au-delà d’une sexualité frustrée, multipliant le triomphe du pouvoir monétaire.

Nous terminerons l’analyse par la mise au jour de la position dans laquelle le film place Jordan Belfort vis-à-vis de la justice: il se trouve au-dessous de la justice divine, du ciel, puisqu’il verra dans un avion qui s’écrase un signe divin lui annonçant qu’il doit mettre un frein à sa carrière, ce qu’il fera; il se trouve accessible à la justice des hommes, puisqu’une figure presque anonyme, un policier, arrivera à le faire condamner, exemplifiant un capitalisme immoral (il est en dehors de la moralité, mais la moralité a une emprise sur lui) et non amoral (la puissance financière placerait le riche au-dessus des lois humaines); la peine de Jordan Belfort est diminuée parce qu’il accepte de collaborer et de dénoncer ses collègues, la logique de l’individualisme se trouvant reproduite et ratifiée par la justice, et enfin encore celui-ci montrera son humanité en tentant de sauver ses proches.

Au-dessous du jugement divin, au niveau de la logique judiciaire, et dans l’immanence de la solidarité humaine, l’individualisme se trouve humanisé, montrant un avatar du capitalisme triomphant dans ses succès et pardonnable dans ses échecs. Par mythe nous entendons une idéologie qui peut se trouver vérifiée dans la vraie vie, mais qui fonctionne en silence, sans se dire, et dont nous avons mis au jour les significations implicites et les mécanismes rhétoriques. Nous avons voulu montrer comment la figure de Jordan Belfort, suscitant tantôt la sympathie, tantôt l’aversion, est un stéréotype et donc un excellent véhicule des idéologies libérales, mais un cliché qui garde sa valeur de figure humaine, faisant perdre à la satire sa charge critique.