Leçons de P2015: Éviter les pièges cet automne

L’épisode de grève étudiante du printemps a déçu et frustré beaucoup d’étudiant-es de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de personnes ont fait confiance aux comités Printemps 2015 pour mener à bien le mouvement de grève « contre l’austérité et les hydrocarbures ». Dès janvier, nous critiquions le manque de représentativité et les limites stratégiques inhérentes à ces comités1. La base étudiante doit dès maintenant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges cet automne.

Affiche du comité Printemps 2015

Affiche du comité Printemps 2015

Décimons d’emblée une confusion entourant les comités Printemps 2015 (P2015) : non, « comités Printemps 2015 » et « mouvement étudiant » ne sont pas synonymes. Les comités P2015 ne sont pas des associations étudiantes ni des comités de liaisons officiels. Ils n’ont de compte à rendre à personne, contrairement aux comités et assos légitimes. Il s’agit d’un réseau de comités militants autoproclamés et décentralisés. Malgré l’usage systématique du « nous » dans leurs publications, les comités P2015 organisent principalement des cercles restreints de militant-es radicaux universitaires localisés à Montréal. Bien que ces militant-es soient marginaux au sein du mouvement étudiant, leurs idées y a toutefois exercé une influence majeure en terme de stratégies de mobilisation, de liens identitaires et de discours politiques.

Du 23 mars au 6 avril, des associations étudiantes – structures légitimes et représentatives du mouvement étudiant – regroupant près de 60 000 étudiant-es ont démocratiquement voté différentes modalités de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des manifestations des derniers mois (80 000 étudiant-es le 31 octobre 20142, 135 000 le 2 avril 20153 ou encore 40 000 le 1er mai 20154). Les comités P2015 ont joué le rôle important d’avant-garde politique dans la mobilisation, l’orientation politique et l’organisation de ces actions.

Leur structure en réseau leur a aussi servi de prétexte pour prendre des décisions à la place de la majorité, au nom de la Cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étudiant-es grévistes de l’UQAM n’ont jamais été consulté-es pour le piquetage dur du 30 mars, pour les levées de cours houleuses ou pour le saccage qui a suivi l’occupation du pavillon DS le 8 avril. La série d’actions qui ont défrayé la manchette n’a jamais fait l’objet de débats ou de décisions démocratiques larges.

Absence de leadership des assos
Si des groupuscules et des individus radicaux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de leadership cohérent et militant provenant des assos étudiantes locales et nationales. À l’UQAM, par exemple, certain-es élu-es étudiant-es ont déserté leur mandat en déléguant aux comités P2015 le travail politique à accomplir auprès de leurs propres membres.

À l’AFELC5, personne n’a cru bon d’organiser des campagnes politiques massives ou de faire appel aux quelques 4 000 membres durant les deux semaines et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affiche dans l’UQAM. Un courriel d’invitation de masse a toutefois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entourant les menaces d’expulsions politiques planant sur neuf militant-es. Le seul travail officiel a été réalisé entre la poignée de militant-es du comité de mobilisation, principalement organisé à travers son groupe Facebook fermé.

Le bilan du printemps nous force à questionner l’efficacité et l’aspect antidémocratique des stratégies d’actions commandos élaborées par les cliques de militant-es. À terme, leur intervention ultraradicale a été l’un des facteurs principaux dans la désarticulation du mouvement étudiant, plongé de manière précipitée dans une grève sans objectifs clairs, concrets et atteignables. Le déphasage entre la conscience politique des élites militantes et celle de la majorité des étudiant-es a conduit à deux pièges majeurs :

– la volonté de remplacer par une « démocratie directe » issue de l’auto-organisation la démocratie représentative des structures officielles ;
– la formulation d’un discours toujours plus radical, malgré l’essoufflement du mouvement de contestation.

Quels gains le mouvement de grève du printemps nous a-t-il permis d’obtenir ? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura participé à la radicalisation de nouvelles couches de la population, principalement étudiantes. Leur révolte nécessite toutefois d’être canalisée de manière constructive et efficace cet automne. Pour l’instant, nous nous retrouvons devant une répression et des reculs historiques qui prendront des mois, sinon des années à surmonter. Quelques épisodes déterminants du printemps sont survolés plus bas.

Manifestants, 23 mai 2015, Montréal. Source: Isabelle Lévesque

Manifestants, 23 mai 2015, Montréal. Source: Isabelle Lévesque

Le lien avec la majorité
Même les militant-es de bonne foi peuvent perdre le lien qui est sensé les unir à la majorité de leurs congénères. Le pouls des autres devient de plus en plus difficile à prendre lorsque l’on est obnubilé-e par sa pratique militante, entouré-e presque exclusivement de ses camarades de lutte et enrobé-e dans un environnement Facebook qui conforte nos opinions.

La mauvaise foi surgit au moment où, plutôt que de constater l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adéquats pour convaincre ces autres, on rejette la faute sur cette majorité « endormie », « incapable de comprendre », voire « de droite ». Les explications mécanistes deviennent alors bien commodes pour éviter l’autocritique et se victimiser face au pouvoir « manipulateur » des médias et « corrompu » des structures. Si ces risques sont et ont toujours été présents, ils ne constituent pas une fatalité discréditant à tout jamais ces institutions. Ce type de logique revient un peu à réclamer l’abolition de Code de la sécurité routière puisque, de toute façon, des accidents mortels surviennent toujours.

Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012 (sa nature de coalition large et unie, son travail patient de mobilisation en région, ses revendications claires reposant sur un argumentaire étoffé, ses porte-paroles efficaces, un discours radical accessible et des pratiques démocratiques exemplaires) n’a pas été reproduit ce printemps.

Démocratie directe et démocratie représentative
La popularité des actions et de la structure des comités P2015 étaient toutefois en mesure de maximiser le pouvoir mobilisateur des assos et des comités étudiants. L’organisation en groupes affinitaires ou en réseau n’exclut pas forcément celle des structures représentatives. En fait, ces deux approches ont besoin l’une de l’autre pour grandir. Un exemple d’actualité internationale le démontre bien : l’organisation politique des Indignados espagnol-es a mené à la création du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mairies de Madrid et de Barcelone.

La rhétorique des comités P2015 oppose une vision idéalisée de la démocratie directe à une conception sclérosée de la démocratie représentative. Elle pose un faux dilemme aux militant-es : vous êtes avec les « meutes enragées » ou vous êtes avec les bureaucrates des syndicats et des assos. En fait, la démocratie directe est un complément à la démocratie représentative, en même temps qu’un instrument de sa transformation.

Pour s’affirmer, le philosophe Jean-Marie Vincent soutient que la démocratie directe a besoin « d’un terrain longuement labouré par des institutions vivantes et par les luttes autour de leur mode de fonctionnement ».6 La démocratie directe ne vise pas à subvertir la représentation en la supprimant. Elle la contraint à fonctionner autrement. Elle l’oblige « à entrer dans une dialectique de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habitudes de distorsion et de déformation des aspirations populaires dans le travail de définition de la volonté populaire »7. Si la démocratie directe est l’oxygène de la démocratie représentative, cette dernière est le poumon qui offre la puissance de respiration à la démocratie directe.

Il est essentiel de coordonner l’auto-organisation à la base avec les structures représentatives étudiantes afin de plonger le plus de monde possible dans la lutte. Bien que cela a été le souhait de P20158, son approche a plutôt été celle du conflit et de la compétition avec l’ASSÉ, les assos et les comités étudiants. Les comités P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobiliser massivement les étudiant-es sur la base de stratégies et d’actions concertées et démocratiquement décidées. Ils ont plutôt cédé aux pulsions révolutionnaires, jetant par-dessus bord la discipline, la rationalité et l’esprit de stratégie nécessaires pour vaincre un ennemi plus fort que nous.

Affiche du comité Printemps 2015 à l'UQAM

Affiche du comité Printemps 2015 à l’UQAM

Un discours identitaire
Dès l’automne 2014, le discours de P2015 s’articule autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enragés et d’une « grève sociale inévitable »9 au printemps. Le matériel d’information et les produits dérivés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une identité gréviste forte. À l’image du carré rouge des grèves précédentes, le marketing politique agressif de P2015 a réussi à canaliser la colère d’une couche militante d’étudiant-es. La rhétorique émeutière de P2015 n’a toutefois pas offert d’orientations stratégiques adaptées aux différentes étapes du mouvement de protestation.

– La grève générale, partout tout le temps
Tout le discours de P2015 est articulé autour de la grève générale comme fin en elle-même et comme moyen à utiliser à toute occasion et en tous lieux. Le matériel de P2015 fait la promotion de l’idée et des modalités de la grève générale, mais reste discret quant à sa nécessité stratégique. Les tracts parlent de son potentiel de « menace » et de « rapport de force »10 face au gouvernement, mais surtout de l’urgence de faire cette grève et de la reconduire coûte que coûte11. On cherchera en vain les réponses aux questions : quelles stratégies adopter si cette grève n’a aucun effet sur l’UQAM et le gouvernement ? Que faire sous l’injonction ? Et si les étudiant-es ne veulent plus faire la grève ?

En outre, plusieurs assos se sont mises à faire la promotion de la grève après l’avoir votée en assemblée générale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats préparatoires, aux séances d’information ou aux campagnes sérieuses sur les enjeux d’une grève.

Panneau d'affichage devant le local de l'AFÉA à l'UQAM

Panneau d’affichage devant le local de l’AFÉA à l’UQAM

Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA12, la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majorité des étudiant-es de l’UQAM. C’est un sacrifice familial pour les parents étudiants. C’est un sacrifice économique pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté et dont les jours de travail sont comptés. C’est un sacrifice physique et psychologique pour les personnes brutalisé-es par la police. Si certain-es font ces sacrifices en toute connaissance de cause, ces personnes n’ont ni l’autorité morale ni la légitimité d’en demander autant aux autres. Le militantisme est parfois un luxe que certain-es ne peuvent pas se permettre. Le nier, c’est mépriser les conditions d’existence des classes travailleuses et populaires, de la majorité.

Pour une approche transitoire
Cela ne justifie pas l’inaction pour autant. Les coupures et les hausses enragent les gens. Le « monde ordinaire » ne développe toutefois pas automatiquement une conscience politique des rouages du capitalisme et de la nécessité du socialisme. Voilà pourquoi il est nécessaire de prendre ces personnes-là où se situe leur réflexion et leur indiquer de manière compréhensible le chemin à emprunter pour lutter efficacement et gagner.

Malgré ce que P2015 prétend13, le mouvement du printemps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrêtée. La conscience politique des étudiant-es ne suit pas une pente ascendante continue. Elle connaît des périodes d’avancement et de recul auxquels nous devons nous ajuster avec flexibilité. Il ne s’agit pas de demeurer dans le statu quo en se collant à la conscience immédiate des gens. Pas plus que de s’en déconnecter en se projetant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constamment la situation afin d’identifier la prochaine étape, la prochaine revendication qui permettra au mouvement d’avancer de manière unie et combative.

Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais advenue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève générale à l’automne. Continuer de réciter ce mantra ne fera que braquer encore plus ceux et celles qui doivent la faire, cette grève générale. Durant le printemps, les comités P2015 ont prêté de fausses intentions de grève aux syndicats du milieu de la santé14 et ont mal analysé l’état de conscience parmi les étudiant-es. Le mouvement gréviste qu’ils ont conduit s’est effondré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette approche n’a mené à aucune victoire, au contraire.

Pour des objectifs clairs et envisageables
Cet automne, ça passe ou ça casse. La fenêtre de lutte historique qui s’ouvre avec le renouvellement des conventions collectives des 577 700 employé-es du secteur public et parapublic ainsi que la mobilisation sans précédent contre l’austérité a le potentiel de faire tomber le gouvernement. Une campagne axée sur une journée nationale de perturbation économique couplée à une grève générale syndicale de 24h a des chances de se réaliser. Encore faut-il que la base syndicale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direction. Pour s’assurer un impact certain, les syndiqué-es devront aussi formuler des revendications capables de toucher et de mobiliser l’ensemble des classes travailleuses populaires.

À l’UQAM, avant de tenter de mobiliser les étudiant-es autour d’une grève générale illimitée, les militant-es devraient penser à une campagne massive sur l’utilité et la nécessité du syndicalisme étudiant. Sinon, nous risquons de nous retrouver face à de nouvelles vendettas visant à dissoudre nos assos. La possibilité de grève des membres du SPUQ15, du SÉTUE16 et du SCCUQ17 à l’automne offre une occasion de se coaliser autour de demandes précises comme l’arrêt des coupures et la réembauche de professeur-es, le transfert de postes de chargé-es de cours dans le corps professoral et le renforcement de la cogestion universitaire.

De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spéciale ou d’un décret du gouvernement nous force dès maintenant à élaborer une stratégie concernant l’action illégale. Dans un tel contexte défavorable, nous courrons à notre perte si l’accent n’est pas mis dès maintenant sur la mobilisation démocratique du plus grand nombre.

Il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et envisageables qui pointent vers un changement social radical. Sinon, comment ferons-nous pour savoir qui a gagné, quand arrêter ou quand continuer ?

Quelques épisodes déterminants du printemps
– La perte de l’AFESPED
En février, des étudiant-es opposé-es à la grève obtiennent la tenue par l’UQAM d’un référendum électronique concernant la représentativité de l’AFESPED18. À l’issue du scrutin en mars, une faible majorité d’étudiant-es désavouent leur association19, ce qui met fin à sa reconnaissance par l’UQAM. Ce résultat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réaliser la gravité du problème qui déchire les étudiant-es sur la question du syndicalisme estudiantin. Plutôt que de mener une campagne honnête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le leadership politique de l’asso –, les exécutant-es tentent de dépolitiser le problème en misant sur une campagne axée autour des services offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stratégie adéquate pour convaincre la majorité de la nécessité du syndicalisme militant est ratée. Les étudiant-es perdent ainsi une structure démocratique, un outil économique et politique important en se divisant sur des lignes politiques intransigeantes.

Manifestants bloquant une porte du pavillon Judith Jasmin le 30 mars 2015. Source: Patrick Sanfaçon

Manifestants bloquant une porte du pavillon Judith Jasmin le 30 mars 2015. Source: Patrick Sanfaçon

– Le piquetage dur
À la fin du mois de mars, le blocage de l’UQAM par des militant-es radicaux sert sur un plateau d’argent le prétexte à la direction pour faire appliquer une injonction contre toutes les levées de cours et tous les blocages. Les étudiant-es grévistes et le personnel de l’UQAM ne sont ni consulté-es ni mobilisé-es pour cette action. La représentante des étudiant-es au Conseil d’administration et au Comité exécutif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette approche en affirmant que toutes les actions ne peuvent pas être « nécessairement » expliquées à tout le monde. « Tout ne peut pas provenir des AGs ou des comités, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook20.

Certain-es militant-es s’aliènent leurs propres appuis en tabassant des employé-es venu-es travailler. Les passant-es ont droit à des insultes de cégépien-nes arborant fièrement leur bannière « Brûle toute » et « ACAB ». Les militant-es radicaux bloquent l’accès à l’université à des milliers d’étudiant-es qui ne sont pas en grève, principalement ceux et celles de l’École des sciences de la gestion, et forcent l’annulation de la première journée de collecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indiquent faussement sur une bannière qu’ « aucun cours, évaluation ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les dérogations décidées en AG.

Dépourvu de message unificateur et d’effectifs, le blocage s’essouffle en fin d’après-midi sans établir de rapport de force avec l’UQAM, encore moins avec le gouvernement. Organisée de manière ouverte et démocratique, cette action aurait toutefois pu constituer la meilleure façon de faire entrer la communauté uqamienne en lutte. Elle aura pu survivre à l’injonction si elle avait été appuyée sur une mobilisation de masse et des revendications concrètes.

Manifestation devant le CHUM à Montréal le 1er avril 2015

Manifestation devant le CHUM à Montréal le 1er avril 2015

– Le ludique avant la solidarité
Le 1er avril, au moment où la grève étudiante bat son plein, P2015 organise une manifestation de « solidarité étudiante avec le secteur de la santé »21. Cette solidarité avec les employé-es de ce secteur fait partie du discours de P2015 depuis le mois de janvier. La manifestation débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et termine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action principale organisée par P2015 pour démontrer concrètement sa solidarité avec des travailleur-euses hors de l’UQAM. Des 1 000 personnes qui indiquent vouloir y participer sur l’événement Facebook, seule une cinquantaine vont appuyer les employé-es dans la rue. Près de 600 étudiant-es préfèrent participer à une autre activité de P2015, une fausse manifestation de droite, qui s’arrête cinq minutes devant le CHUM pour scander « À bas les syndicats! ».

Le manque de cohésion politique et organisationnel des comités P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suffisant pour qu’il se matérialise. La solidarité n’est pas uniquement un principe, un concept abstrait. Il s’agit d’une pratique sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.

– La démission en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coordination nationale veut discuter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de leadership des derniers mois, elle démissionne en bloc sous la pression de militant-es radicaux. Ces dernier-ères font d’ailleurs voter une motion de « destitution symbolique » à l’exécutif sortant22, rajoutant l’insulte à l’injure. Le ton vindicatif de la nouvelle équipe en faveur du maintien de la grève consacre la chute du mouvement. Le 10 avril, seuls 7 % des étudiant-es collégiaux et universitaires du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stratégies inefficaces des assos et de P2015 jouent un rôle de premier plan dans le vote pour le retour en classe, notamment à l’AFELC.

– Le saccage du DS
Le 9 avril, la diffusion d’images du saccage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A. De Sève, la veille, participe à diminuer le peu de soutien populaire à la lutte étudiante. Avant même la diffusion de ces images, un sondage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indique que 66 % des sondé-es désapprouvent le mouvement de grève étudiante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tranche des 18-24 ans appuie massivement la grève à 47 %23.

L’occupation survient à la suite d’une intervention injustifiée sur le campus d’une centaine de policier-ères venu-es y arrêter des étudiant-es qui procédaient à des levées de cours illégales. Si l’occupation se déroule dans une atmosphère festive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les participant-es peuvent alors constater le vrai visage du « comité invisible » et des autres insurrectionalistes. Certains étudiants sont roués de coups en tentant d’empêcher les ultraradicaux de faire de la casse. Cela ne les empêche pas de fracasser les vitrines du Service à la vie étudiante, service qui finance à coût de dizaines de milliers de dollars les comités auxquels leurs propres groupes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étudiant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cynique y est laissé: « On aime les cafés autogérés ».

Tout casser en désespoir de cause n’a ni favorisé la solidarité des luttes ni permis d’établir un quelconque rapport de force. La « diversité des tactiques », si elle peut être utile dans certains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est utilisée comme un chèque en blanc permettant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.

Les jours suivants, des poèmes anonymes sont distribués dans l’UQAM. Ils parlent des événements comme d’une « œuvre d’art » relevant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle imprimer des affiches affirmant que « Le vandalisme est une vue de l’esprit ».

Greve_P2015_01– L’essoufflement
Après la manifestation nationale du 2 avril, le mouvement de contestation se rabougrit à son noyau militant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des grévistes sont localisé-es à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) tandis que 15 % s’en trouvent à l’extérieur 24. À la fin avril, des militant-es érigent une série de campements de fortune sur le terrain de différents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plupart des campements sont démantelés en mai.

– Les menaces d’expulsions politiques
Au début avril, le discours de P2015 se recentre autour de la lutte contre la « dérive austéritaire » et les menaces d’expulsions politiques à l’UQAM. Cette campagne, concrète dans ses revendications et forte de nombreux appuis, échoue cependant à mobiliser massivement les étudiant-es. À notre avis, il serait avantageux de mettre l’accent sur la menace que constituent les possibles expulsions politiques pour la cogestion universitaire. Cela permettrait de dépersonnaliser l’enjeu et de toucher le concret du cursus scolaire des étudiant-es (commande de cours, entente d’évaluation, structure des programmes, etc.).


1. Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stratégique. dans Réflexions socialistes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
2. Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobilisation sociale depuis le « printemps érable ». dans ricochet.media. 03-11-2014.
3. La Presse Canadienne. Imposante manifestation au centre-ville de Montréal. dans lapresse.ca. 02-04-2015.
4. Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
5. Association facultaire étudiante de langues et communication de l’UQAM
6. Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie représentative et démocratie directe. dans La gauche, le pouvoir, le socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses universitaires de France. Paris. p.72
7. Ibid p.71
8. Printemps 2015. Montrer les crocs.
9. Printemps 2015. Vers une lutte commune au printemps. Tract.
10. Printemps 2015. Questions et réponses : grève générale reconductible. Tract.
11. Printemps 2015. Pourquoi reconduire la grève ? Tract.
12. Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM
13. Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le printemps. 30-03-2015.
14. Anne-Marie Provost. Nouveau printemps étudiant à prévoir. dans 24h. 20-01-2015. p.5
15. Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM
16. Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM
17. Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
18. Association facultaire étudiante de science politique et droit de l’UQAM
19. 625 votes en défaveur de la représentativité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
20. Justine Boulanger, commentaire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
21. Printemps 2015. « À Qui profite notre santé ? » Manifestation de solidarité étudiante avec le secteur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
22. ASSÉ. Texte entériné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
23. Sondage Léger-Le Devoir. Politique québécoise. Pour publication le 11 avril 2015. p.16
24. La grève se poursuit au Vieux-Montréal après l’échec des pétitionnaires. dans ici.radio-canada.ca. 10-04-2015

L’horizontalité: une erreur stratégique

Au sein des différents courants anarchistes et socialistes québécois, certaines méthodes et stratégies de lutte sont plus populaires que d’autres. C’est le cas de l’organisation dite horizontale, décentralisée ou en réseaux. Le nombre de groupes affinitaires, de réseaux anticapitalistes ou encore l’éphémère popularité du mouvement Occupy et des Assemblées populaires autonomes en témoignent. Plusieurs militant-es tentent de vivre la « démocratie directe » des réseaux en rejetant les notions touchant de près ou de loin à l’autorité, à la représentativité, voire au pouvoir, ou en refusant toute prise de position politique concrète. Cela n’est toutefois pas suffisant pour rompre avec une vision capitaliste de la société.

L’organisation en réseaux telle qu’elle se pratique ici et maintenant s’insère sans difficulté dans le discours idéologique dominant ainsi que dans l’exercice d’une citoyenneté militante inoffensive qui a pour unique but celui d’être vu et entendu. L’organisation en réseaux et le discours capitaliste à l’ère de l’information s’articulent tous deux autour des thèmes de l’individu et des promesses démocratiques offertes par les technologies numériques. Rappelez-vous comment les médias ont glorifié Facebook d’avoir causé la révolution tunisienne! En outre, refuser d’adopter des positions politiques concrètes castre toute pensée stratégique révolutionnaire qui vise à mobiliser massivement et durablement la population en vue de la prise du pouvoir.

Mobiliser c’est bien, structurer c’est mieux
Bien que populaire parmi les anarchistes, l’organisation en réseaux n’est pas spécifiquement anarchiste. Elle est adoptée par des altermondialistes aussi bien que par des socialistes et des groupes libertariens de droite radicale. Un constat est toutefois clair: depuis sa consécration dans les milieux militants de la fin des années 90, la stratégie de l’ «horizontalité» est un échec pour l’organisation de la gauche et pour la défense des intérêts de la classe des travailleur-euses du Québec.

Les organisations en réseaux ont été d’une efficacité redoutable pour mobiliser les gens lors de manifestations, d’occupations, etc. Toutefois, aucun réseau ne peut se targuer d’avoir réussi à établir un rapport de force durable, efficace ou puissant avec qui que ce soit. Les victoires obtenues par de tels réseaux en faveur des classes populaires sont extrêmement limitées et locales. C’est plutôt les victoires de la droite qui se sont accentuées durant les dernières années. Plus que jamais, les élites instrumentalisent les institutions publiques à leur avantage. La brutalité des attaques néolibérales ne fait que mettre en évidence la faiblesse de la gauche et de l’organisation de la classe des travailleur-euses. Si les réseaux permettent de mobiliser massivement, ils n’offrent cependant pas d’outils pour structurer les luttes d’une manière stratégique, c’est-à-dire pour combattre efficacement et pour vaincre. L’impact limité de l’organisation en réseau découle du rejet de plusieurs pratiques ayant permis aux mouvements révolutionnaires d’être victorieux dans le passé:

– l’analyse en terme de classes sociales;
– l’articulation organique avec les institutions de la classe des travailleur-euses (partis, syndicats, etc.);
– la défense d’un projet politique cohérent;
– le respect de l’autorité nécessaire à toute forme d’organisation.
Dans le cadre de ce texte, je n’aborderai que ce dernier aspect.

 

revolution and war are inseparable The design bears the stamp of CNT  FAI FIJL T

« La révolution et la guerre sont inséparables » affiche de la Guerre civile espagnole portant les insignes de la FAI, de la FIJL et de la CNT

Possible, une organisation sans autorité?
Un des fantasmes de l’organisation horizontale est de décentraliser le pouvoir afin d’éliminer «l’autorité» inhérente à toute hiérarchie1. Une organisation sans hiérarchie serait, par essence, exempte de rapports d’autorité. Ce type de discours confond autorité avec domination ou soumission.

Même dans un monde où aurait triomphé la révolution sociale, les conditions matérielles de la production et de la circulation imposeraient une certaine autorité et une certaine subordination. À titre d’exemple, le fait de supprimer toute forme d’autorité dans l’enchaînement d’actions interdépendantes du secteur de la santé signifierait son écroulement organisationnel. La question à poser est plutôt: quel type d’autorité voulons-nous?

L’autorité et l’autonomie individuelle sont des concepts relatifs entre eux, pas des principes absolument bon ou mauvais. Comme le soutient la libertaire Catherine Baker: «La seule lutte profondément utile à mener, ce n’est pas contre l’autorité, mais contre la soumission. Là seulement, le pouvoir, quel qu’il soit, est perdant»2. John B. Thompson adopte le même raisonnement en différenciant le pouvoir (la capacité d’agir en poursuivant ses propres objectifs et intérêts) de la domination, ce rapport de pouvoir institutionnel systématiquement asymétrique3. Il soutient qu’il faut se battre contre les relations de domination, pas contre le pouvoir en tant que tel.

Pour le coauteur du Manifeste du Parti communiste, Friedrich Engels, il n’y a pas chose plus autoritaire qu’une révolution. Ce processus implique qu’une partie de la population impose sa volonté à une autre, à l’aide de la violence, et qu’elle sache maintenir son autorité par la terreur s’il le faut. Le refus catégorique de l’autorité a eu des conséquences funestes à plusieurs reprises durant  des événements révolutionnaires. C’est particulièrement le cas des stratégies militaires «antiautoritaires» mises de l’avant par les milices anarchistes durant la Guerre civile espagnole de 1936-39.

Le pouvoir, l’autorité, le centralisme ou encore la discipline ne sont pas des principes dogmatiques. Ces questions, qui sont au coeur de l’action politique et militaire, sont d’ordre stratégique. Il est factice d’opposer les groupes marxistes et anarchistes sur la base de leur essence «autoritaire» ou «antiautoritaire». Une pensée vivante ne fige pas en dogme des stratégies qui doivent s’adapter aux différents contextes. Comme l’écrit l’anarchiste Christopher Day, «[l]es guerres ne sont pas gagnées par ceux qui concoctent des plans parfaits, mais plutôt par ceux dont les plans sont le plus en mesure de s’adapter aux conséquences de leurs propres imperfections»4.

Une «démocratie directe»?
Les tenant-es de l’organisation en réseaux prônent une «démocratie directe» en opposition à une «démocratie représentative». Pour éviter une certaine confusion ambiante, soulignons que la démocratie directe ou représentative est une modalité du processus démocratique. Il ne s’agit pas d’une structure organisationnelle. C’est la structure de l’assemblée générale, au sein d’une organisation en réseaux ou non, qui permet l’exercice de la démocratie directe. Organisation horizontale et démocratie directe ne sont pas synonymes. Dans le cas de bien des groupes affinitaires, les décisions politiques concrètes et effectives ne sont pas prises en assemblée générale, mais bien en sous-comité par les seul-es membres présent-es. Dans ces circonstances, on ne peut pas parler de démocratie directe.

Manif_27_nov_UQAM

Activité politique étudiante à l’UQAM (novembre 2014)

Communication = démocratie?
Pour Jodi Dean, les tenant-es de l’organisation en réseaux nourrissent des fantasmes5 reposant sur la prémisse selon laquelle l’amélioration de l’accès à la communication facilite la démocratie. Dans une organisation en réseaux, toutes les contributions sont considérées égales entre elles et s’équivalent à tout moment. L’objectif n’est pas de prendre des décisions politiques, mais de communiquer, «de se comprendre»6. Ce procédé réduit l’action politique à une série d’actes de communication. L’exemple le plus actuel est celui des assemblées publiques du Comité Printemps 2015. Bien qu’ouvertes à tout le monde, ces assemblées «ne mènent pas la lutte». Elles «ne sont pas des instances décisionnelles, soyons clairs, mais des plates-formes d’échange d’information»7. Les décisions se prennent en sous-comité et les débats politiques se mènent… sur Facebook. Ce type d’approche joue le jeu de la rhétorique démocratique libérale entourant le rôle émancipateur des technologies numériques. Les efforts politiques sont principalement déployés à communiquer.

Cette situation tend aussi à engendrer un repli identitaire qui empêche toute action stratégique de dépasser le stade du groupe affinitaire. La «diversité des tactiques» en est le meilleur exemple. Sous le couvert d’un faux «pluralisme», on en vient à éviter ou à escamoter toutes confrontations politiques pour laisser les individualités s’exprimer sans entraves. Résultat: la possibilité d’établir démocratiquement des stratégies massives est anéantie au profit d’une panoplie d’actions désordonnées et souvent contradictoires.

Le fantasme de l’absence de direction
Une organisation en réseaux ne présente généralement pas d’organe de direction apparent. Elle ne possède souvent pas de structures formelles. Un groupe horizontal est essentiellement constitué du flux constant des éléments qui y entrent et en sortent. Cette instabilité organisationnelle affecte sa cohérence politique.

Ce type d’organisation donne l’impression d’un fonctionnement totalement décentralisé, une impression accentuée par l’absence de représentant-es élu-es. Les travaux d’Albert-László Barabási8 démontrent toutefois que sur le Web, tout comme dans les réseaux sociaux et biologiques, des hiérarchies et des points d’articulation émergent forcément de la croissance et de l’attachement préférentiel. Dans les réseaux réels, les liens ne sont jamais aléatoires. Ils dépendent plutôt de la popularité. Ce n’est pas un hasard si les mêmes personnes très en vue, mais jamais vraiment délégué-es officiellement, se retrouvent aux commandes de plusieurs organisations en réseaux. Le fantasme d’absence de direction amène certain-es à nier des hiérarchies informelles pourtant bien réelles. Les nier conduit à ne pas admettre les idées politiques qu’elles colportent. Par conséquent, on masque les conflits d’idées inhérents à l’activité politique d’un groupe. Cette attitude embrasse un fantasme de la démocratie qui nie sa dimension d’exclusion fondamentale. En niant cette actualité de la démocratie, on ampute le Politique – la dimension antagoniste constitutive des sociétés humaines – de la politique – l’ensemble des pratiques et des institutions par lesquelles se crée un ordre social9.

C’est sur ce déni que reposent les raisonnements basés sur le consensus. Pour Chantal Mouffe, ils échouent à penser le Politique comme un processus nécessairement diviseur qui doit assumer la responsabilité de l’exclusion. En occultant le Politique, l’approche libérale ou rationaliste tente de le lier à l’Éthique afin de le subjuguer à l’économie.

Un groupe où les élu-es sont révocables à tout moment est bien plus démocratique qu’un réseau sans direction où une faction politique plus active le dirigera de toute manière. Ainsi, les organisations en réseaux sont particulièrement vulnérables aux tactiques de noyautage, c’est-à-dire à  l’infiltration inavouée d’un groupe dans un autre. Ces tactiques sont, au mieux, déconnectées de la conscience politique de la majorité, au pire, carrément antidémocratiques.

Feu_UQAM_02

Feu de pneus sur la rue Saint-Denis (novembre 2014)

L’exemple du Comité Printemps 2015
Le noyautage est l’une des tactiques utilisées par les groupuscules politiques afin d’imposer leurs idées minoritaires dans des organisations plus larges. C’est notamment le cas de certains groupes au sein du Comité Printemps 2015 à l’UQAM. Les slogans de révolte et les actions commandos du Comité sont éloquents à ce propos. À titre d’exemple, les actions des journées de grève de novembre 2014 n’ont rassemblé qu’une poignée de militant-es alors que des dizaines de milliers d’étudiant-es étaient «techniquement» en grève. Même si les militant-es les plus motivé-es ont réussi à faire endosser leurs activités par la presque totalité des associations étudiantes facultaires, la majeure partie des étudiant-es n’était ni mobilisée ni sensibilisée aux enjeux en question.

On peut fortement questionner l’utilité de telles actions. Ce type de méthode creuse le fossé entre la conscience politique de la majorité des étudiant-es et celle d’une avant-garde qui prétend parler en leur nom. Ce genre de mobilisation n’est tout simplement pas suffisant pour établir un rapport de force avec qui que ce soit. L’essoufflement guette les plus militant-es.

Un mouvement étudiant de masse ne se créera qu’à travers ses propres instances démocratiques (associations et syndicats) et qu’en adoptant un discours qui résonnera dans la conscience de larges couches d’étudiant-es. Sous-traiter le travail politique à un comité ad hoc horizontal comme le Comité Printemps 2015 est une erreur stratégique. Je ne dis pas que ce comité n’a pas de raison d’être, au contraire. Il est utile comme appui, comme catalyseur de la mobilisation et de la sensibilisation des étudiant-es. Toutefois, il n’a aucune légitimité ni représentativité pour se substituer à l’action des associations et des comités de mobilisation étudiants.

Frapper ensemble, marcher séparément
Dans le contexte étudiant, comme dans celui des luttes plus générales, la majorité a besoin d’établir démocratiquement un agenda politique et un plan d’action non seulement pour résister, mais pour gagner. Nous n’arriverons à rien à travers les luttes éparses d’identités fragmentées. Refuser de reconnaître l’identité qui nous transcende tous et toutes, celle de notre classe sociale, c’est refuser la réflexion sur le pouvoir à l’échelle de la société, sur qui le détient et sur comment s’en emparer.

L’objectif des marxistes révolutionnaires est de mobiliser les masses sur la base de revendications transitoires en préparation à leur prise du pouvoir. Il s’agit de prendre les personnes là où elles sont, de les mobiliser sur des enjeux concrets qui résonnent dans leur vie. On n’expérimente pas l’austérité. On expérimente les coupures et les hausses qui découlent de l’austérité. Ces revendications dites transitoires servent à faire le pont entre les nécessités de la vie quotidienne et celle de renverser le capitalisme pour assurer un avenir meilleur au 99%. Une organisation en réseaux peut participer à cet effort, massivement même. Toutefois, ses limites  ne lui permettent pas d’avoir une portée révolutionnaire consciente.

Une convergence entre anarchistes et marxistes ne se fera pas forcément autour d’un programme, de valeurs ou d’une morale. Comme par le passé, elle peut toutefois se réaliser sur le terrain de la pratique, à travers la défense des intérêts des classes populaires.

Les milices anarchistes espagnoles
Comme l’écrit Pierre Beaudet, vouloir réellement changer les rapports de force sur le terrain militaire implique d’accepter des formes d’organisation centralisées, «du moins si les protagonistes ne veulent pas être confinés à une posture «symbolique»»10. L’exemple tragique des milices anarchistes de la Guerre civile espagnole témoigne de l’aspect suicidaire du refus de l’autorité, de la discipline et de la centralisation des décisions.

Ces groupes d’autodéfense locaux avaient leur raison d’être. Ils harcelaient avec succès l’ennemi à travers des tactiques de guérilla. Ils ne constituaient toutefois pas une force en mesure de concurrencer l’armée régulière de Franco. Quand l’ennui s’installait, les milicien-nes anarchistes quittaient leur poste. Lorsque les actions militaires anarchistes étaient concertées, les milices débattaient si laborieusement que les opportunités se perdaient et les personnes mourraient sous les balles fascistes. Quant à elles, les milices des autres tendances politiques étaient exclues de ces discussions.

Même les anarchistes des Amis de Durruti ont reconnu l’inefficacité de la décentralisation des milices anarchistes. Ils en sont venus à défendre grosso modo la même position que les marxistes révolutionnaires, celle d’une armée révolutionnaire centralisée sous contrôle de la classe des travailleur-euses11.

 


1. Voir notamment Inconnu [2014] Pour tout transformer. Un appel anarchiste. crimethinc.com. p.9
2. Baker, Catherine [1985] Insoumission à l’école obligatoire. Bernard Barrault
3. Thompson, John B. [1987] Langage et idéologie. dans Langage et société no.39. Mars 1987. pp.7-30
4. Day, Christopher [2009] The Historical Failure Of Anarchism: Implications for the Future of the Revolutionary Project. Kersplebedeb. Montréal. p.22
5. Dean, Jodi [2009] Democracy and Other Neoliberal Fantasies, Communicative Capitalism and Left Politics. Duke University Press. Londres. pp.1-48
6. Milette, Josianne; Provost, Valérie [2012] Occupons Montréal – Occupy Montreal : points de vue sur un mouvement multiforme. Dans L’état du Québec 2012. Institut du Nouveau Monde. Les Éditions du Boréal. Montréal. p.382
7. Assemblée publique Mouvement Printemps 2015. 4 février 2015. Vidéo en ligne [http://www.ustream.tv/recorded/58441387]
8. Barabási, Albert–László [2003] Linked: How everything is connected to everything else and what it means for business, science, and everyday life. Plume. New York
9. Mouffe, Chantal [2005] On the political. Éditions Routledge. New York. p.9
10. Beaudet, Pierre [2014] Anarchisme, marxisme et socialisme: le débat continue. Dans Nouveaux Cahiers du socialisme #12. La santé malade du capitalisme. Collectif d’analyse politique. Montréal. p.235
11. Balius, Jaime [2014] Vers une nouvelle révolution. Groupement des amis du Durruti. Éditions du Coquelicot. Toulouse

Pour une alliance nationale contre l’austérité!

En écho aux positions anti-austérité adoptées lors des assemblées générales de l’AFESH, de l’AFESPED et de l’AFELC en septembre 2014, des militant-e-s ont mis sur pied des comités visant à lancer une campagne contre l’austérité et les attaques sur les droits syndicaux. Cette campagne fait la promotion d’un « Front social » devant culminer par une grève illimitée au printemps 2015.

Cette période de l’année sera ponctuée par le dépôt d’un budget d’austérité (qui risque de déchaîner les mouvements sociaux) ainsi que par le début des négociations entre le gouvernement du Québec et le Front commun intersyndical des employé-e-s du secteur public et parapublic (près de 400 000 salarié-e-s). Cette situation offrira un potentiel de combat virtuellement plus grand que celui qu’a connu le Québec en 2012. Joignons les forces des étudiant-e-s à celles des syndiqué-e-s en lutte afin de mettre sur pied une alliance nationale d’opposition à toutes les hausses et à toutes les coupures!

Tous et toutes dans le même bateau
L’austérité, c’est la stratégie maladive qu’utilisent les élites politiques et économiques pour nous faire payer les largesses octroyées aux banques et aux grosses compagnies durant les dernières décennies (abolition de la taxe sur le capital, exemption d’impôt, corruption…), en particulier depuis la crise de 2008. En terme étudiant, cela se traduit par des symptômes comme la hausse de la facture étudiante ou les coupures en éducation (diminution de service, augmentation du nombre d’étudiant-e-s par classe, diminution du nombre de professeur-e-s…).

Comme les péquistes avant eux, les libéraux de Philippe Couillard s’attaquent sans vergogne à nos conditions de vie en général (hausse des frais de garderie, coupures dans les régimes de retraite, coupures dans les commissions scolaires…) Que l’on soit aux études, sur le marché du travail, au chômage ou à la retraite, nous sommes tous et toutes dans le même bateau.

Ce bateau, c’est celui de nos intérêts en tant que classes sociales regroupant la majorité de la population. Les élites du 1% tentent de nous faire quitter ce bateau en nous divisant quant à notre religion, notre genre, notre nationalité, notre occupation dans la vie, notre âge, notre couverture syndicale… Face aux attaques du gouvernement et du patronat, notre riposte doit être unitaire. Sinon, nous risquons de perdre chacun dans notre coin.

L’intérêt de la majorité de la population, c’est le maintien et l’amélioration de ses conditions de vie et de travail. C’est pour cette raison qu’il est vital de s’opposer à TOUTES les hausses et à TOUTES les coupures. Inévitablement, les différents combats ne pourront pas tous être remportés. Toutefois, la construction d’une riposte puissante et efficace à l’austérité dépend des liens de solidarité que les différentes franges de la population seront capables de tisser.

Pour un mouvement anti-austérité syndical et social
Cela passe nécessairement par la mise sur pied d’une alliance nationale anti-austérité organisée par la base du mouvement syndical. Une alliance qui devra rassembler en son sein les différentes initiatives déjà en cours dans les mouvements sociaux. L’expérience des dernières années, en particulier celle de la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics, montre que le processus inverse (des mouvements sociaux aux syndicats) donne des résultats très mitigés.

D’une part, parce que les directions des centrales syndicales se détachent facilement de telles initiatives lorsqu’il s’agit de conclure des ententes pourries avec le gouvernement. D’autre part, parce que les syndicats sont les seules organisations où les travailleurs et les travailleuses sont organisé-e-s en masse.
Manif loi 3_Radio-CanadaArrimons les luttes étudiantes à celles du monde du travail!
À l’heure actuelle, les employé-e-s municipaux en lutte contre les attaques sur leur régime de pension constituent le fer de lance du mouvement anti-austérité québécois. La moindre des choses à faire pour jeter les bases d’un « Front social » consiste à appuyer leur lutte. Or, être solidaire ne veut pas dire être complaisant. Plusieurs personnes entretiennent, avec raison, une animosité envers une partie de ces employé-e-s municipaux, ceux et celles de la police.

Néanmoins, on ne peut pas se permettre l’incohérence d’une désolidarisation du mouvement parce que des policier-ère-s en font partie. Il est toutefois possible de lui donner un appui critique. Un appui qui souligne la nécessité d’une réciprocité de cette solidarité. Sans être une condition imposée, demandons un appui des employé-e-s municipaux pour l’abrogation du règlement P-6, pour le démantèlement des unités spéciales de répression politique (ex. GAMMA), pour l’expulsion des éléments intolérants de la police (ex. l’agente 728), pour la diminution des tarifs de transport en commun ou encore pour que la STM refuse de fournir des autobus à la police lors d’arrestations de masse.

Le mouvement étudiant est en mesure d’expliquer en quoi la lutte des employé-e-s municipaux s’insère dans la logique de l’austérité. Nous devons dénoncer ses effets partout, chez tout le monde. Si la lutte contre la réforme des régimes de retraite ne s’oriente pas dans cette voie, mais demeure cantonnée aux demandes actuelles d’une « libre négociation » ni ce combat ni l’appui de la population ne pourront être remportés. Le mouvement étudiant a le devoir de déployer une analyse globale de cet enjeu, notamment en défendant une bonification importante des régimes de retraite publics (RRQ et RPC).

En outre, si cette lutte ne reçoit pas un appui indéfectible du reste du monde syndical et des mouvements sociaux, la situation risque de s’inverser l’année prochaine. Face à un secteur municipal qui aura été isolé du reste du mouvement syndical par le gouvernement, le Front commun risque de ne pas pouvoir bénéficier de son appui lors de ses propres moyens de pression dès le printemps prochain.

Pousser des revendications étudiantes
Tout en appuyant les syndiqué-e-s en lutte, le mouvement étudiant doit continuer de défendre ses propres intérêts et revendications. Le refus de toutes hausses des frais de scolarité doit bien sûr être mis de l’avant. Or, il y a fort à parier que de nouvelles personnes pourront se mobiliser si le mouvement étudiant (re)met sur pied des campagnes portant sur la gratuité scolaire, l’augmentation du salaire minimum, la syndicalisation des précaires ou encore la rémunération des stages étudiants.

Passer de la défensive à l’offensive
S’il existe un moyen de faire à nouveau des gains, c’est bien en renouant avec la lutte. Il ne s’agit pas seulement de sauver les meubles, mais de se battre pour des changements radicaux qui pointent vers un projet de société alternatif, une société socialiste. Le mouvement syndical et étudiant n’arrivent pas encore à trouver les formes de combat, d’unité d’action ainsi que les perspectives claires leurs permettant de passer d’une attitude défensive à une offensive. Le combat du secteur public et parapublic de 2015 peut et doit être le moment décisif de la prochaine période. Si chacun-e se bat dans son secteur, personne n’arrivera à gagner contre le gouvernement du patronat.

Pour avoir le plus d’impact possible, concentrons la force des travailleur-euse-s (syndiqués-es ou non), du mouvement étudiant, des mouvements sociaux ainsi que celle des organisations politiques qui défendent les intérêts du 99%. Portons à terme ce qui a été entamé au printemps 2012, l’union dans la lutte du monde du travail et des mouvements sociaux sur la base de revendications claires et concrètes!

Pour la mise sur pied d’une alliance nationale contre l’austérité!
Pour une manifestation nationale contre toutes les hausses et toutes les coupures!
Grève, blocage, occupation : vers une journée nationale de perturbation!