Le vice caché du « front républicain »

Il n’a échappé à personne que l’élection présidentielle française s’est soldée par la confirmation des prévisions des instituts de sondage, qui prédisaient depuis plusieurs mois déjà un duel Macron/Le Pen au second tour. Il n’était pourtant pas du tout certain que ce scénario survienne, car l’évolution des tendances des dernières semaines avait mis en place une course à quatre d’autant plus serrée que la différence entre la 1re et 4e place n’a divergé que d’à peine 4%. Cette défaite de la France Insoumise doit tout de même être relativisée, car elle cache aussi une grande victoire au sein de la gauche. Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon n’a peut-être pas réussi à atteindre la magistrature suprême, avec son 20%, mais son hégémonie au sein de la gauche est maintenant totale. Étant donné le score (6%) de tiers parti qu’a obtenu le parti socialiste, cette dernière élection risque fort bien de lui être fatale. D’autant plus, que la grande majorité des apparatchiks de l’appareil (et non les moins opportunistes) sont déjà, ou rejoindront à brève échéance, l’équipe d’Emmanuel Macron. Ce mouvement « En Marche ! » vers le néolibéralisme aura le grand mérite de mettre un peu de clarté dans ces étiquettes politiques frauduleuses qui faisaient office de façade pour crédules.

En somme, la bonne nouvelle de ce premier scrutin est de revoir une force progressiste réellement sociale en France et ayant enfin le potentiel de remettre de l’avant certain des thèmes (souveraineté nationale, critique de l’OTAN, protectionnisme, pacifisme, etc.) que le Front national (FN) s’était stupidement fait abandonner par cette « gauche » de gouvernement depuis tant d’années.

Mais outre cette demi-victoire tout sauf négligeable, le mauvais côté de l’affaire est le retour du sketch frelaté du « front républicain », qui n’aura comme seul dénouement que de légitimer le candidat du « moindre mal ». Ceci par un plébiscite digne des pires régimes, face au mal incarné que représente le FN… Mais hormis la mise de côté des principes de base de la démocratie, je crois bien que le mal est ailleurs, car ce type d’exercice a aussi comme vice fondamental de renforcer indirectement le vote FN et donc tend à rendre son élection ultimement possible un jour.  Je m’explique.

L’utilité du FN dans le paysage politique français est de servir d’épouvantail, donc de repoussoir utile afin de rallier des courants, qui normalement devraient se combattre, au profit des partis au pouvoir. Contrairement à son prédécesseur italien (le MSI), celui-ci ne semble pas encore être en mesure de se faire accepter par la droite classique, malgré l’abandon de tout un pan de leur tradition politique et d’un fort courant promouvant une alliance de cette nature au sein de l’appareil du FN. Les raisons conjoncturelles sont nombreuses, mais à mon avis les raisons sont d’abord structurelles et idéologiques.

La France est dominée par un besoin très puissant de catégoriser les courants politiques. Et les acteurs de ce système en sont bien conscients et l’utilisent allègrement afin d’occulter certains enjeux décisifs. C’est pourquoi l’axe droite/gauche traditionnel, malgré son incapacité à interpréter les forces en présence, semble à ce point promu par les journalistes et les politiciens. Si l’on ne se base que sur cet axe, il devient difficile de juger correctement certaines questions pourtant fondamentales comme l’indépendance nationale, monétaire et géopolitique, qui ne sont pas strictement applicable sur une opposition entre gauche et droite, car elles sont partagées à la fois, par des courants de pensés se revendiquant des deux familles.

Afin de pallier ce manque, le terme de « populiste » fut donné aux courants ayant adopté la défense de ces enjeux. Malgré tout, ce terme reste très connoté à la droite, malgré qu’il soit de plus en plus utilisé pour qualifier certains courants de gauche, notamment ceux remettant en cause le capitalisme financier. Le sens à comprendre derrière l’usage courant du terme « populisme » est d’abord péjoratif et doit être entendu un peu comme « démagogue », donc basé sur des discours frauduleux inspirés par les sentiments vils du peuple. Le populisme sera donc l’opposé des courants se présentant comme « raisonnables », notamment ceux représentés au gouvernement.

La gauche dite « populiste » l’est en France d’abord parce que remettant en cause la construction européenne, l’Euro et plus largement les principes du libre-échange et de la finance. Même si derrière la critique de ces institutions, il ne se cache rien de plus que les bons vieux principes du socialisme, les commentateurs médiatiques, l’extrême gauche bébête et les promoteurs du marché y verront une dérive « souverainiste ». C’est pourquoi ils feront beaucoup d’effort pour assimiler ces courants à l’extrême droite. Pourtant, si l’extrême droite est historiquement associée au nationalisme[1], il n’en va pas du tout de la souveraineté nationale. Ce concept politique n’est certes pas, comme je l’ai déjà précisé, uniquement partagé que par la gauche, mais il est inséparable d’une vision réaliste de l’exercice de la démocratie. L’État-nation est, pour encore un bon moment, le seul cadre dans lequel peut s’exercer la démocratie et un programme concret de socialisation économique, car, comme chacun sait, plus l’agglomération s’élargit, moins la démocratie est représentative des populations et plus elle rétrécit, plus sa possibilité d’action est limitée. Loin d’être un paradoxe, il s’agit tout simplement d’une donnée banale que toute personne s’intéressant à la politique devrait avoir réfléchie au moins une fois dans sa vie.

L’idée des tenants de la mondialisation néolibérale est donc d’assimiler la souveraineté et tout ce qui l’entoure de l’infâme ! Et l’infâme c’est l’extrême droite et le fascisme comme vous le savez et c’est pour cette raison que la gauche réellement sociale doit constamment se défendre d’être l’inverse de ce qu’elle est. Mais pour le FN, cette tactique de diabolisation manichéenne est une source constante d’électorat neuf. Il est vrai que le FN, contrairement aux autres partis, ne possède que peu d’électorats de réserve en cas de deuxième tour. Mais les électeurs acquis au FN le sont normalement de manière assez fervente, car ayant à subir tout un ensemble de préjudice dans leur vie de la part de leurs proches et qui a aussi le potentiel de nuire à leur vie professionnelle. L’adversité que connaissent ces gens a donc une forte tendance à les souder idéologiquement à ce parti et donc à influencer sur le long terme les points initiaux de désaccords (notamment celui du racisme !).

Inversement, les partis de gouvernement ont un électorat de plus en plus volatil. Le résultat de la dernière élection prouve sans aucun doute ce fait. Cette volatilité de l’électorat n’est pas tant due au courant qu’ils devraient représenter, mais à l’espoir ou au rejet qu’ils suscitent. Et dans l’état des lieux et en vertu de la construction européenne, la France est prise dans un engrenage lui imposant une politique répressive d’austérité ayant un impact décisif sur une majorité de la population. Comme une grande part de la population se voit précipitée de force dans cet abime et que les partis de gouvernement ont tous plus ou moins été zélés à ne pas tenir leurs promesses de campagne, la tendance générale est de se rabattre vers ceux qui n’ont pas exercés le pouvoir ou vers l’abstention. Mais plus encore, comme chaque avancée du FN se voit aussitôt suivie d’un rassemblement en bloc contre lui et que ce bloc est souvent assimilable aux défenseurs du carcan européiste. C’est donc à juste titre que les gens qui souffrent de déclassement par ces politiques néolibérales interprètent ce bloc comme celui du « système » qui les opprime. Et comme il n’y avait jusqu’à récemment aucune autre alternative que le FN afin de protester électoralement contre cette construction antidémocratique qu’est l’Union européenne, le FN est devenu, pour une bonne partie du peuple français, le représentant de ces déclassés, malgré la réalité mensongère de cette croyance.

Le FN effarait encore aujourd’hui une majorité de Français, mais à chaque fois qu’une personne tombe dans la précarité imposée par l’Europe, cette personne, pour les raisons exprimées ci-dessus, devient potentiellement un électeur frontiste. Et à chaque fois que cette personne ose « sortir du placard », si vous me passez cette expression, elle fera face à un ostracisme qui risque de la souder définitivement à la « communauté FN ». Autrement dit, chaque « front républicain » et chaque injustice perpétrée envers ses électeurs renforcent le vote Front national. Et c’est ce qui arrive depuis plus de 30 ans.

La tactique du repoussoir est évidemment efficace, car s’appuyant sur une histoire de fascisme qui fait froid dans le dos, mais celle-ci n’est pas à toute épreuve et perd de son efficacité à chaque fois qu’elle est utilisée. De plus, en diabolisant les thèmes (et non pas les seuls arguments) utilisés par le FN, il devient presque impossible de démontrer à la population que des alternatives à gauche existent aussi. S’il existe des inquiétudes face à l’immigration, à cette guerre potentielle avec la Russie, au dogme du libre-échange, à l’Union européenne, etc. Il est suicidaire de laisser au seul FN le soin de traiter ces sujets qui fâchent sans riposter. D’autres solutions existent et certaines d’entre elles ont été magnifiquement promues par Jean-Luc Mélenchon lors du dernier scrutin, ce qui explique à mon avis une partie de son succès électoral.

De toute manière et peu importe le court du prochain mandat (qui ne risque pas d’être rose), la seule tâche qui importe à la gauche de France comme à celle du Québec est de mener un combat à la fois contre cette oligarchie qui nous opprime tout en reprenant le pas sur les terres que les sociaux traitres de tout acabit ont abandonnés à cette fausse alternative en échange de postes bien rémunérés.

Espérons seulement que l’aile dite « sociale » du FN du Nord finisse par perdre le contrôle de l’appareil, au profit de son pendant libréal du Sud. De cette façon le FN subirait probablement le même sort que son équivalent italien et se dissoudrait dans la droite classique et permettrait de libérer cet électorat qui ne lui appartient pas.

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[1] Seulement à partir de la toute fin du XIXe siècle, car auparavant le nationalisme était associé à la gauche républicaine, voir l’extrême gauche.

L’insoumise!

Je sais que je n’ai pas le droit de vote à l’élection présidentielle française de ce dimanche et que cela ne devrait pas me concerner plus que ça, mais comme le sort du monde en général me concerne et que je me fiche bien du score du Canadien, voici quelques mots concernant cet événement.
Comme vous le savez peut-être, je soutiens moralement Jean-Luc Mélenchon (JLM) … Enfin, plutôt son mouvement, La France Insoumise. Depuis quelques années déjà, je milite pour qu’émerge à gauche une alternative à cette déferlante néolibérale. Depuis plus de 30 ans, la gauche va d’échecs en trahisons, car son adhésion idéologique au libéralisme économique lui fait accepter la construction d’un monde dans lequel il n’est plus possible d’avoir aucun contrôle sur les puissances du capital. La contrepartie de cette acceptation servile est de se vautrer dans un moralisme aussi hypocrite qu’abject, afin de compenser par des « valeurs » l’abandon de tous projets réellement politiques. Tout ce qui n’est pas du ressort de la politique devient donc le fer-de-lance de cette gauche, qui a tout de la démocratie chrétienne du siècle dernier (la charité plutôt que le partage des richesses) et rien de celle qui a suscité tant d’espoir aux précédentes générations. Cet esprit moralisateur exacerbé a même fini par lui aliéner le monde réel et maintenant traite les questions qui fâchent (immigration, police, frontières, géopolitique, guerre, etc.) de manière passive (autrement dit, à la manière des néolibéraux). Ou pire, en se refusant carrément de se les poser. Le manque d’alternative progressiste à ce monde néolibéral (le nouvel ordre mondial, diront certains), a pavé une véritable autoroute à l’extrême droite qui n’a plus qu’à simuler un minimum de social pour paraitre comme la seule alternative à ce peuple qui souffrent et qui ressent l’abandon.
Comme je l’ai déjà mentionné, je milite pour une alternative socialiste à ce monde. Pas cette « gôche » qui traite de nom d’oiseaux tous ceux qui auraient de mauvaises pensées, mais celle qui souhaite régler les problèmes en regardant le réel tel qu’il est, c’est-à-dire avec les gens tels qu’ils sont et avec les moyens que nous avons à notre disposition. En somme, un mouvement de large rassemblement qui tiendra en compte les rapports de force intérieurs et internationaux, tout en conservant un objectif de changement radical des voies de l’économie. Ce projet doit d’abord et avant tout être axé sur une évolution aussi rapide que possible des rapports de production en faveur des producteurs de la richesse, mais devra également s’appuyer sur une démocratisation maximale de la politique ET de l’économie. Cet objectif allant en contradiction avec le néolibéralisme et le libre-échange (dû moins tel qu’il est présentement pratiqué), ces objectifs doivent être précédés d’une lutte intransigeante pour la souveraineté des États et la fin de toutes les activités bellicistes des grandes puissances. Le droit international quoi !
Tout cela se retrouve enfin dans un mouvement qui a le vent dans les voiles, soit la France Insoumise. Il est vrai que leur projet n’est très radical dans sa forme, mais offre la possibilité de créer une nouvelle base sur laquelle s’appuyer, soit une relance keynésienne axée sur la haute technologie et l’éducation afin d’atteindre des objectifs à la fois écologiques et sociaux. Le tout chapeauté par un projet de constituante fondamental si l’on ne veut plus continuer à suivre le vicieux système qui mène sournoisement vers une dictature qui ne dit pas son nom. Une dictature effectuée par les acteurs privés de l’économie et formalisée en droit via les accords de libres-échanges.
Évidemment, je sais que tout n’est pas parfait et que JLM est tout sauf claire sur sa volonté de sortie de l’UE, mais c’est d’abord la 5e république et ses institutions qui sont à blâmer. Car c’est cette monarchie présidentielle qui comporte les institutions capables de museler le peuple, lui imposer des traités ainsi que des médias de vile propagande. Le large rassemblement qu’effectue la France Insoumise requiert l’adhésion de gens qui ne sont pas tous aussi avancés dans la conscience des raisons qui ont provoqué leurs marasmes. Le nationalisme paneuropéen (qui ne va pas sans rappeler le nationalisme pancanadien) est un problème qui doit être traité de front et nécessite une éducation populaire de grande ampleur, c’est pourquoi la montée de l’UPR me semble aussi être une excellente chose. Mais il va de soi que dans une élection comme celle-ci, un projet de relance keynésien ne peut se limiter qu’aux seuls partisans actuels de la sortie de l’EU pour obtenir sa majorité. De toute façon, et comme le dit si bien François Asselineau, l’Euro n’est pas viable et va s’effondrer très probablement dans ce même prochain mandat. C’est pourquoi le jour arrive où les chimères européistes devront laisser place à la réalité du monde. Les partisans gauchistes de l’EU, devront apprendre que cette union n’est qu’un traité de libre-échange habillé d’utopie irréalisable au regard des droits humains bien compris.
Pour toutes ces raisons, je crois que le mouvement de masse qu’est la France Insoumise (beaucoup plus que la simple personne de JLM) est suffisamment convaincu, jeune et impliqué pour savoir choisir sagement la meilleure voie entre une chimère pan nationaliste (voir impérial) et un avenir moins sombre.
Enfin, et cela est très important, si Mélenchon devait être élu et si celui-ci (et/ou son entourage) devait (le) trahir, et ceci après l’expérience grecque, les conséquences pour le monde occidental seraient dramatiques et probablement irréversibles …
Tenez-le pour dit !
À bon entendeur, salut,

La lutte pour le salaire minimum à 15 dollars au Québec

La lutte pour le salaire minimum à 15 dollars au Québec : les travailleurs du Vieux-Port de Montréal rejettent l’offre de l’employeur et souhaitent poursuivre leur grève

« Après 100 jours de grève, les 300 employés fédéraux du Vieux-Port de Montréal n’ont pas réussi à obtenir une augmentation de salaire et le paiement de jours de congé de maladie » précise Konrad Lamour, président du Syndicat des employé.es du Vieux Port de Montréal – local 10333 – de l’Alliance de la Fonction publique du Canada. Konrad Lamour décrit la mauvaise proposition faite par l’employeur, la Société du Vieux-Port de Montréal à lui-même et à ses collègues :

« Ces deux principales demandes auraient fait de nous des travailleurs de la classe moyenne. Lorsque l’on considère les promesses électorales faites par le gouvernement Trudeau, promesses qui lui ont permis de remporter les dernières élections fédérales, on ne peut être que profondément déçus. »

Le rejet de l’offre par les travailleurs du Vieux-Port, qui a fait suite à plusieurs échanges acrimonieux entre le mouvement et le gouvernement libéral du Québec, représente la plus récente escalade dans la lutte pour le salaire minimum à 15 dollars de l’heure au Québec et au Canada.

Le 13 août, à la suite d’une manifestation organisée à Montréal pour l’obtention du salaire minimum à 15$, manifestation à laquelle ont pris part des centaines de personnes, Carlos Leitão, ministre des Finances du Québec, déclarait publiquement que 10,75 $ de l’heure était un salaire minimum suffisant. La manifestation avait pour objectif de rassembler les participants du Forum social mondial et les travailleurs du Vieux-Port de Montréal, dont 40 % gagnent moins de 15 $ de l’heure. Françoise David, porte-parole de Québec solidaire, s’est adressée à la foule en ces termes : « le salaire minimum à 15 $ de l’heure s’impose maintenant »

Une semaine plus tard, le syndicat a répondu à la déclaration du ministre Leitão lorsque plus de 50 travailleurs du Vieux-Port ont investi ses bureaux. « Le ministre Leitao a poussé le bouchon un peu loin la semaine dernière en affirmant que le salaire minimum actuel était approprié. Cette déclaration a soulevé l’ire de nos membres en grève », souligne Magali Picard, vice-présidente exécutive régionale de l’AFPC-Québec.

La même journée, le premier ministre Philippe Couillard, adoptant la position du « gentil flic » pour faire contrepoids au mauvais rôle joué par son ministre, a appelé à un débat sur le salaire minimum à 15 $ de l’heure pour « examiner les expériences qui ont été menées ailleurs », sans aucunement prendre clairement parti sur la question. Parallèlement, des articles au sujet de la campagne pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure sont parus presque quotidiennement dans les principaux journaux québécois lapresse.ca et ledevoir.com.

La grève des travailleurs du Vieux-Port de Montréal, un site historique célèbre et un des lieux parmi les plus touristiques au Canada, a fourni un appui supplémentaire au mouvement pour l’obtention d’un salaire minimum à 15 $ de l’heure. Les travailleurs du Vieux-Port sont en grève depuis le 27 mai et, s’ils sont parvenus à faire fermer certaines exploitations phares du Vieux-Port comme le Centre des sciences, le Port d’escale et la plage, des dizaines de concessions privées continuent de fonctionner depuis le début du conflit grâce au recours à des briseurs de grève.

La lutte des travailleurs du Vieux-Port incarne désormais la bataille pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure et contre le travail précaire au Québec et au Canada.

Interdits par une injonction d’entrer sur les lieux du Vieux-Port, les travailleurs manifestent depuis le début du conflit de six à sept jours par semaine aux abords de leur lieu de travail en scandant « Un rattrapage urgent, pour un salaire décent!» Depuis le départ, ces travailleurs ont associé leur grève à la lutte plus générale pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure, notamment en organisant des actions de plus grande envergure, le 15 ou aux alentours du 15 de chaque mois parallèlement et en solidarité avec la campagne globale de lutte pour l’obtention du 15 $ minimum en Amérique du Nord.

Bien qu’ils soient employés par le gouvernement fédéral, les travailleurs du Vieux-Port sont considérés comme étant des « employés fédéraux » et non pas des « fonctionnaires », ce qui permet au gouvernement de faire appel à des agences privées pour sous-traiter leurs emplois. Dans ce contexte, l’employeur, la Société du Vieux-Port de Montréal est une filiale de la Société immobilière du Canada, une « société d’État ». Les travailleurs du Vieux-Port sont syndiqués auprès de l’Alliance de la Fonction publique du Canada, qui compte 180 000 membres au Canada.

Si les travailleurs du Vieux-Port n’ont pas obtenu un contrat satisfaisant, ce n’est pas par manque d’ingéniosité tactique. Jacques Fontaine, un des membres de l’équipe de négociation cite certain des actions entreprises par les grévistes à ce jour:

En tant que petit groupe confronté à d’importants défis, nous avons décidé très vite de nous joindre au mouvement pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure afin d’avoir du soutien. Cette relation a en fait représenté un des points forts dans une lutte qui s’est avérée très difficile. Durant les négociations nous avons mené sans relâche des actions afin de mettre de la pression sur notre employeur : piquetages devant les bureaux de la Société immobilière du Canada à Toronto et à Ottawa, rencontres avec les députés locaux du parti libéral et manifestations lors des événements médiatisés comme la fête du Canada, le triathlon international de Montréal et diverses autres activités organisées au Vieux-Port.

Les employé.es du Vieux-Port ne sont pas seuls travailleurs syndiqués au Québec à être en grève pour l’obtention du salaire minimum à 15 $ de l’heure: 3 000 travailleurs du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES), employés par 38 maisons de retraite privées ont entamé une grève à durée indéterminée le 21 juin, après avoir fait trois jours de grève tournante d’une journée. À l’instar des travailleurs du Vieux-Port, le SQEES est membre de la Fédération des Travailleurs du Québec, qui a lancé sa propre campagne, Minimum 15, le 1er mai. Le SQEES a désormais obtenu un contrat de travail. Leur victoire a encouragé ceux qui espèrent obtenir gain de cause, au moins d’ici 2022, comme cela est indiqué dans les demandes faites par la coalition Minimum 15. Toutefois, malgré une mobilisation importante, les travailleurs du SQEES accusent du retard par rapport à leurs homologues du secteur public qui gagnent un peu plus de 20 $ de l’heure après quatre ans de service.

Il est intéressant de comparer les tactiques et les défis inhérents aux deux luttes. Contrairement aux travailleurs du Vieux-Port, les travailleurs des maisons de retraite de la SQEES n’ont pas fait face aux briseurs de grève. Toutefois, étant donné que ces travailleurs fournisseurs des services essentiels, ils sont assujettis à la loi du Québec qui leur interdit de faire plus de 42 minutes de grève par jour. Par ailleurs, les travailleurs du Vieux- Port, qui ne représentent en nombre qu’un dixième des travailleurs du SQEES, ont tenté de remédier à leur infériorité numérique en s’adressant aux forces de gauche indépendantes, ce que n’a pas fait le SQEES. Tous ces travailleurs se sont toutefois soutenus mutuellement en prenant part aux actions organisées par les deux groupes. Québec solidaire, le parti indépendantiste de gauche a appuyé ouvertement les grévistes en participant à leurs actions et, plus récemment, en unifiant les différentes coalitions de gauche – 15plus.org, l’Industrial Workers of the World (IWW) et le centre des travailleurs immigrants – sous l’égide de « 15maintenant ».

S’il reste encore à voir où les choses mèneront, la centralisation des forces de gauche au sein de la coalition 15 maintenant, avec l’appui de Québec solidaire, constitue une avancée majeure pour l’unification des anarchistes, des socialistes et des divers autres militants. Il y a un an, l’arène politique était totalement différente. À ce moment-là, QS soutenait officiellement l’instauration d’un revenu minimum garanti et ne s’était pas prononcée en faveur du salaire minimum à 15$ de l’heure. Les forces indépendantes de gauche ne s’entendaient pas pour décider s’il fallait ou non travailler avec QS et de quelle manière, les anarchistes – les plus nombreux – évitant de s’associer avec tout parti politique, y compris Québec solidaire. Incapables de rallier à leurs vues les militants de l’IWW, les membres d’Alternative socialiste, de la Ligue communiste et de divers autres groupes communautaires ont créé 15plus.org pour lancer une pétition demandant l’instauration du salaire minimum à 15 $ de l’heure maintenant, montant devant être indexé sur le coût de la vie.

15plus.org a également contribué à la campagne et aux élections partielles (en milieu d’année) de la candidate de Québec solidaire à la députation provinciale Marie-Eve Rancourt, qui s’est prononcée en faveur du salaire minimum à 15 $ de l’heure avant même que cette revendication ne soit appuyée officiellement par son parti. Si Marie-Eve Rancourt a perdu l’élection, QS a vu son vote passer de 10 % à 20% par rapport à la dernière élection. Lorsque, au printemps, la Californie, l’Oregon et New York ont adopté des plans relatifs au salaire minimum à 15 $ de l’heure, la pression s’est accentuée sur Québec solidaire pour que le parti prenne position en faveur de cette revendication.

Cette campagne a également été déterminante pour montrer quel parti pour l’indépendance au Québec défend les intérêts du 99 %. Lorsque Karl Philippe Péladeau, magnat de la presse et milliardaire, a quitté la tête du Parti québécois (centre droit), en avril, il a semblé pour un bref instant que le PQ pourrait adopter une orientation politique plus progressiste, notamment en collaborant avec Québec solidaire. Ces espoirs ont bien vite été déçus lorsqu’à la fin du mois d’avril, la députée de QS Manon Massé a déposé à l’Assemblée nationale du Québec une motion en faveur de l’instauration d’un salaire minimum à 15 $ de l’heure, motion qu’aucun parti politique n’a appuyée.

Ses espoirs d’alliance avec les grands partis politiques anéantis, QS a été contraint de collaborer avec les forces de gauche du mouvement 15+. QS a saisi l’occasion politique et appuyé la pétition 15plus.org, et ses exigences radicales portant sur le « 15 $ maintenant » montant indexé au coût de la vie. Si le mouvement 15+ était déjà parvenu à lui seul à rassembler 1 000 signatures pour la pétition, l’appui de QS a permis d’étendre de façon significative la portée politique de la pétition et les exigences radicales qu’elle contient, comme l’explique Julien Daigneault, porte-parole de 15+ :

En appuyant notre pétition, Québec solidaire contribue à légitimer davantage les demandes liées à la revendication du 15 $ de l’heure maintenant avec une indexation correspondant à l’augmentation du coût de la vie. De plus, en révélant le manque flagrant d’appui à cette revendication de la part des grands partis politiques, QS a mis en évidence le fait que ces derniers n’ont rien à offrir aux travailleurs. La pétition est également un outil politique pratique pour les groupes individuels qui souhaitent la présenter dans leurs institutions scolaires et en milieu de travail tout en contribuant à un projet politique commun.

Lorsque la FTQ a lancé sa propre campagne le 1er mai pour exiger un salaire minimum à 15 $ de l’heure en 2022, avec des minimums plus bas dans les régions rurales, comme l’a fait l’Oregon et New York, elle s’était déjà positionnée comme à la droite du mouvement. Peu après, les 400 000 membres de la Confédération des syndicats nationaux lui ont emboité le pas en évitant de préciser les dates et les échéances applicables au 15 $ de l’heure.

Pour les organisateurs qui favorisaient une approche plus centralisée, la mise sur pied de 15 maintenant a représenté une chance de se pencher sur des questions politiques plus profondes se posant à la gauche à la suite du mouvement Occupons, particulièrement dans le contexte de l’après-mouvement québécois du printemps érable: il est temps de repenser la stratégie de la « diversité des méthodes tactiques ». C’est un moyen pratique de dissimuler nos différences, sans travailler ensemble efficacement, de manière beaucoup moins démocratique », précise Bruno-Pierre Guillette, membre de 15plus.org et délégué syndical de la Fédération de la santé et des services sociaux, dont la fédération tutélaire, la Confédération des Syndicats Nationaux, a lancé sa propre campagne pour l’obtention du 15 $ de l’heure, assortie de l’exigence suivante : obtention « le plus rapidement possible » du salaire minimum à 15 $ de l’heure.

15maintenant a commencé à organiser une action pancanadienne pour l’obtention du salaire minimum à 15$ de l’heure, action qui aura lieu le 15 octobre. Les signatures recueillies alors que la pétition était en ligne du 28 avril au 28 juillet – période de temps permise par la loi, seront présentées à l’Assemblée nationale, l’Assemblée législative provinciale à Québec, le 19 septembre. Entre-temps, la pétition est entrée dans une seconde phase : une campagne éclair est prévue pour la rentrée des classes en vue de recueillir un total de 15 000 signatures sur les campus de McGill, de Guy Concordia et de l’Université du Québec à Montréal jusqu’à la journée d’action du 15 octobre.

L’élargissement de la lutte pour l’obtention du 15$ de l’heure à bon nombre de campus montréalais indique à quel point l’enjeu se propage comme un feu de brousse et sert de véhicule pour faire le lien d’une lutte à l’autre au Québec. Heather Holdsworth, étudiante à McGill et membre du Syndicat des employé(e)s occasionnels de l’université McGill et de McGill for 15 and Fairness, décrit la façon dont la pétition est utilisée pour organiser les travailleurs étudiants: « notre mouvement pour l’obtention d’un salaire minimum à 15 $ de l’heure à McGill est né à partir d’un réseau de différents syndicats et groupes unifiés au sein des milieux de travail sur les campus. Nous souhaitons avant tout faire bien comprendre à nos collègues travailleurs étudiants ce que cela signifierait pour nous de gagner un salaire minimum de 15 $ de l’heure comparativement au salaire actuel minimum de 10,75 $ et de mettre fin à la précarité dans nos milieux de travail. ».

En recourant de façon flagrante à des briseurs de grève et en refusant d’accorder à ses employés un salaire décent et des journées de maladie, la Société du Vieux-Port de Montréal et le Vieux-Port de Montréal ont révélé jusqu’où était prêt aller le 1 % pour maintenir les salaires au plus bas. Parallèlement, cela prouve le manque total de volonté des principaux partis québécois à lutter contre l’austérité néolibérale qui a été imposée aux personnes qui ont voté pour ces partis et le rôle essentiel que les forces populaires de gauche peuvent jouer pour infléchir le discours, particulièrement en travaillant avec un parti de gauche comme QS.

Éthique et emplois : Propagande pour la plèbe

Je me sentais interpellé par les récentes nouvelles, surtout celles qui circulent dans les médias concernant les interventions politiques au niveau économique. Prenons tout d’abord le cas de Bombardier. On annonce la perte de 7000 emplois à travers le monde, dont 2400 au Québec, soit dit en passant un peu plus de 34% de tous les emplois, alors que le gouvernement du Québec a négocié un investissement de plus d’un milliard de dollars pour la CSeries. Une belle grosse claque juteuse dans la face de milliers de travailleur(se)s au Québec et de tous les citoyen(ne)s qui se font détrousser de force pour réinvestir dans une compagnie qui les méprise allègrement, avec le sourire étampé dans la face, alors que pendant des mois, les Québécois(es) se font lessiver avec les politiques d’austérité libérales pour des économies de bouts de chandelles. Oui, je dis bien avec le sourire dans la face, parce qu’il apparaît pour le PDG de Bombardier que ça vaut la peine de scraper la vie de 7000 travailleur(se)s pour faire monter la valeur de l’action. Air Canada achète enfin des CSeries, en voilà une bonne nouvelle avec laquelle les médias peuvent faire passer la pilule. C’est bien à ça que se résume notre valeur face aux actionnaires dans notre monde capitaliste. Nous sommes de la chair à canon, un point c’est tout.

Face aux pertes d’emplois, l’élite politique a cette fâcheuse tendance à la révolte à géométrie variable, selon les enjeux économiques qui font leur affaire. La géopolitique prend le bord assez vite dans ce temps-là! Pensons notamment à la vente d’armes à l’Arabie Saoudite que Harper a défendue au nom des 3000 emplois en Ontario, et que l’ineffable Stéphane Dion a reprise exactement là où l’autre avait laissée. « Vote for REAL change » qu’il disait le bouffon à Ti-PET. Lorsqu’on est prêt à perdre à peu près le même nombre d’emplois pour Bombardier sans sourciller, ça démontre bien que la question n’est pas la perte d’emplois, mais plutôt le 15 milliards de dollars qui pend au bout du compte et qui fait tant saliver d’envie le gouvernement canadien. Les emplois : c’est un prétexte. Les Syriens qui se font bombarder par des terroristes financés et armés notamment par l’Arabie Saoudite, elle-même fournie en armes par le Canada, pas de problème. On prendra 25 000 migrants pour se faire pardonner.

Parlant de l’Arabie Saoudite, n’est-ce pas le même pays qu’on brandit comme étant le méchant lorsque vient le temps de défendre le pétrole « éthique » des sables bitumineux de l’Alberta versus le pétrole conventionnel du Moyen-Orient? Si je comprends bien, vendre à l’Arabie Saoudite c’est éthique, mais acheter non. Vous voyez bien que la politique canadienne est basée strictement sur l’argument économique, l’éthique n’a rien à faire là-dedans, un autre prétexte bidon, comme les emplois finalement. Si le pétrole conventionnel n’est pas éthique parce qu’il finance des pays du Moyen-Orient qui n’ont pas de conscience pour les droits humains, où est l’éthique du pétrole de l’Alberta qui fait des victimes directes dans les populations autochtones qui vivent proches des cours d’eau contaminés par les extractions pétrolières, sans parler de la destruction de la faune et de la végétation? Et qui défend encore ce projet de TransCanada? Eh oui, le « plus ou moins » écologiste Stéphane Dion, père de la Loi de la Clarté à part de ça. Autant dire que sa conscience environnementale est à peu près aussi claire que sa lecture de la démocratie canadian!

Assemblée générale annuelle d’ÉS-UQAM – Ouverte à tous et toutes

Étudiant-e-s Socialistes UQAM vous invite à son Assemblée générale annuelle le 19 novembre prochain.

Il sera question des :
-Rapports des exécutants
-Du Bilan et du Budget
-Des Activités à venir
-Des Élections d’officiers

L’assemblée est ouverte à tous et toutes. C’est une bonne porte d’entrée pour vous impliquer avec Étudiant-e-s Socialistes UQAM. En espérant vous voir nombreux.

1er mai 2015 : Bilan et perspectives de la lutte contre l’austérité

« Nous, les gens que vous essayez de piétiner, nous sommes tous ceux dont vous dépendez. Nous sommes ceux-là mêmes qui vous blanchissent votre linge, vous préparent votre nourriture, vous servent à dîner. Nous veillons sur vous pendant que vous dormez. Surtout…ne nous faites pas chier ! »
– Tyler Durden, Fight Club

Cette citation du film Fight Club résume bien l’ambiance qui nous a animé pendant les actions du 1er mai dernier. Pour une rare fois, le mouvement syndical a laissé de côté ses défilés, avouons-le souvent mornes, pour déranger de façon créative l’ordre établi.

Cette journée-là, le mouvement syndical n’a pas eu à rougir devant le dynamisme du mouvement étudiant. Il nous a montré un sérieux aperçu du potentiel qu’il renferme. Aucune autre organisation ou mouvement n’aurait eu la capacité d’organiser une journée de cette ampleur. Rien d’autre que lui ne mobilise le « monde ordinaire ». En tant que seule organisation de masse dont nous disposons, la contestation contre le gouvernement passe obligatoirement par le mouvement syndical.

Une journée de perturbation réussie

Cette journée de perturbation nous a démontré que oui, le monde ordinaire peut mener des actions directes et que oui, le mouvement syndical peut encore grogner et contester le pouvoir de l’argent.

Il y a eu des activités dans plus de 35 municipalités et des piquets symboliques dans plus de 100 lieux de travail. Plusieurs autoroutes ont été bloquées dans toutes les régions du Québec. Les travailleurs-euses ont laissé passer les automobilistes en les sensibilisant sur les mesures d’austérité, mais ont bloqué le passage aux camions de marchandises. Sauf de rare exception, les automobilistes ont compris ce qui se passait et ont sympathisé avec le mouvement.

Plusieurs occupations simultanées ont également eu lieu, notamment devant le chantier du CHUM, à l’intérieur du Centre de commerce mondial, dans le Hall de Québecor ainsi que dans une vingtaine de banques du quartier des affaires et de Westmount. La consigne était de quitter les lieux dès l’avis d’éviction de la police. Malgré cette attitude de non-confrontation, les policier-ères ont semblé ne plus savoir où donner de la tête. Leur arrivée a pu prendre plus d’une demi-heure dans certains cas.

Simultanément, plus de 800 organisations étaient en grève, principalement des groupes communautaires. Près de 40 000 étudiant-es ont également débrayé-es. Une journée de grève de 24h a été votée dans plus d’une dizaine de CÉGEPS. Une demi-journée de grève s’est aussi effectuée parmi les services de garde en milieu familial. Au final, il est impossible d’énumérer l’ensemble des actions qui ont lieu partout à travers la province.

Les différentes centrales syndicales, les groupes communautaires et le mouvement étudiant ont organisé simultanément des actions directes d’une ampleur jamais vue dans l’histoire du monde du travail québécois. Cette unité dans l’action est nouvelle et nous permet de voir le potentiel que nous avons en tant que classe sociale, celle des travailleurs et des travailleuses.

1mai_03Une répétition générale

Cette journée a été un excellent test pratique et un pas en avant important pour la construction d’une journée de grève générale. Toutefois, ce mouvement a révélé des limites importantes.
La journée d’action du 1er mai n’a été ni une journée de perturbation économique ni une journée de grève générale nationale. Pour l’essentiel, elle s’est limitée à des actions de visibilité plus dynamiques qu’à l’habitude. Le caractère secret de l’organisation des actions et l’absence d’une campagne de masse sur l’objectif de la journée ont limité la mobilisation aux appareils syndicaux et aux militant-es les plus conscientisé-es.

Grève illégale et directions syndicales

Les exécutifs syndicaux locaux d’une trentaine de CÉGEPs ont volontairement adopté un mandat de grève illégale pour le 1er mai. Malgré la pression des patrons et du gouvernement, les risques d’une grève illégale ont été évalués et assumés. À moins de 24h de préavis, la direction de la FNEEQ a envoyé un message conseillant aux syndicats locaux de ne pas faire grève. Y a-t-il un meilleur moyen pour déstabiliser une mobilisation? Résultat : un tiers des grévistes sont effectivement sorti dans la rue. Nous devons exiger des explications le plus tôt possible quant à cette attitude de la direction. Elle donne un aperçu de l’obstacle que représentera ces directions à l’automne lorsque tomberons décrets et lois spéciales pour briser le potentiel mouvement de grève syndicale.

Cette question du respect de la légalité par les directions syndicales, à une époque où nos conditions de vie et de travail se détériorent et où nous avons de moins en moins les moyens de résister, est l’une des dimensions les plus cruciales à laquelle nous devons faire face. Le 1er mai, nous avons démontré avec force que nous existions. Nous avons essentiellement effectué des actions de visibilités. Or, pour faire céder les banquiers et le gouvernement libéral, il faudra aller plus loin et réellement construire un rapport de force. Les élites ne nous laisseront cependant pas faire. Elles imposeront l’illégalité sur nos actions légitimes et justifiées. De plus en plus de travailleur-euses prennent conscience que nous n’avons plus vraiment le choix d’emprunter cette avenue. Les directions syndicales ne semblent toutefois pas prêtes à s’y engager. Les débats pour la suite des choses seront cruciaux. Cette question doit être clairement posée le plus tôt possible dans nos instances.

L’aile droite du mouvement syndical affirmera que les « membres ne sont pas prêts » et que nous risquons de nous aliéner « l’opinion publique ». Pour l’instant, ce n’est pas faux. Toutefois, ce n’est pas une fatalité. Nous avons le temps de renverser la vapeur. La solution passe par une meilleure mobilisation de la base. Plusieurs travailleur-euses syndiqué-es ne n’ont même pas été mis au courant des actions du 1er mai. Précisons que le slogan « Refusons l’austérité! » de la campagne du même nom est abstrait dans la tête de bien des gens. Pour rendre cette campagne plus concrète, il est nécessaire d’y joindre des revendications offensives capables de mobiliser le plus massivement possible les syndiqué-es comme les non-syndiqué-es.

Pour des revendications fédératrices et offensives

La lutte pour la « défense du système public » et « contre l’évasion fiscale » sont des batailles qui relèvent de la prise du pouvoir politique, pas seulement du combat d’idées dans l’espace médiatique. Telles qu’elles sont formulées actuellement dans le discours des mouvements sociaux et syndicaux, ces campagnes n’identifient pas clairement le rôle des élites économiques et politiques dans cette dépossession collective. Lorsque l’on identifie un ennemi, on identifie forcément son opposant, en l’occurrence la classe des travailleur-euses.

Les effets dévastateurs des coupes dans le système public n’affectent pas les salarié-es et les usager-ères de la même façon. Il est difficile de fédérer de larges couches de la population autour d’une revendication concrète et claire, réalisable à court terme, qui ne tombe ni dans des enjeux locaux hyper précis ni dans l’abstraction des principes vertueux. Il s’agit de formuler des revendications ayant d’abord et avant tout un caractère de classe. Telles que formulées actuellement, les revendications s’opposant aux pipelines et à la fracturation hydraulique, s’opposant à la hausse des frais de service de garde ou pour la construction de logements sociaux d’adoptent pas cet angle.

Malgré leur pertinence, ces revendications ne fédèrent pas les travailleur-euses sur la base de leurs intérêts de classe. Par exemple, la lutte pour le logement social en ville ne rejoint pas la situation des travailleur-euses de banlieues qui peine à payer leur hypothèque et qui gagneraient à lutter.

Il ne s’agit pas de déterminer quelle revendication est plus importante qu’une autre. Elles sont toutes importantes. L’enjeu ne consiste pas tant à dresser une liste d’épicerie voulant couvrir l’ensemble des luttes que de penser en fonction de ce qui risque de fédérer ceux et celles qui ne se mobilisent pas d’habitude.

– La perte du pouvoir d’achat

À l’heure actuelle, aucune campagne ne cible l’augmentation du coût de la vie et la stagnation de nos salaires. Certes, le Front commun du secteur public et parapublic réclame une augmentation salariale, mais qui ne touche que ses 400 000 membres syndiqué-es. Le pire, c’est que l’argumentation utilisée (avoir des salaires compétitifs, sinon les salarié-es iront travailler dans le privé) est celle qui sert les intérêts du patronat, pas ceux des travailleur-euses. Il est vrai que les salaires des employé-es spécialisé-es (les informaticien-nes, par exemple) est plus élevé dans le privé. Ce n’est toutefois pas le cas pour une personne à l’entretien ménager, catégorie de salarié-es beaucoup plus importante au sein du Front commun. Pour le monde du secteur des services, souvent non-syndiqué et gagnant un salaire minimum misérable, les demandes du Front commun peuvent sembler excessives. Les médias de droite utilisent ce sentiment à fond de train. Alors, pourquoi ne pas retourner cette « faiblesse » en force? Proposons l’augmentation du salaire minimum à 15$/h maintenant, comme première étape pour l’indexation des salaires au coût de la vie pour tout le monde!

– Pour un salaire minimum de 15$/h!

Cette revendication a un potentiel explosif, comme le démontre le dynamisme des différentes campagnes aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Avec cette revendication, le mouvement syndical est en mesure de coaliser les travailleuse-euses précaires du privé avec ceux et celles du public et parapublic. Cette solidarité permettra de créer un Front commun dépassant le milieu syndical, donc mieux outillé pour renverser le gouvernement. Aux États-Unis, les conseils municipaux des villes de Seattle, Los Angeles et San Francisco ont augmenté leur salaire minimum à 15$/h. Des projets similaires sont débattus à New York et Washington. Au Canada, le NPD, qui a foutu les conservateurs albertains dehors après 44 ans de pouvoir le 5 mai, a fait du 15$/h une de ses principales revendications électorales.

Ce type de campagne ne constitue pas la solution à tous nos problèmes. Or, sérieusement menée, cette campagne nous permettra de faire un sérieux bon en avant dans la construction d’un mouvement d’opposition susceptible de renverser ce gouvernement et les lobbys qui le supportent.

1mai_lutteS’emparer du pouvoir politique

Le syndicat du CSSS Laval a organisé un gala de lutte professionnelle pour clôturer ses actions de la journée du 1er mai. Le lutteur et président des productions MWF a terminé la soirée avec un témoignage poignant sur son expérience personnelle de l’austérité en santé. Il l’a conclu en appelant à la lutte pour le pouvoir politique. « Dans trois ans, a-t-il soutenu, le gouvernement Couillard sera dehors et c’est les travailleurs et les travailleuses qui vont gérer la société comme ils et elles le veulent ». Pour une rare fois, la question du renversement du gouvernement a été posée. Mais, pour réussir, nous avons besoin d’un véhicule politique.

La grève générale est un événement politique qui ouvre des possibilités révolutionnaires, en particulier lorsque la contestation vise le pouvoir de l’État. Nous l’avons bien vu en 2012. Le gouvernement libéral, sentant sa légitimité contestée, spécialement à travers le non-respect massif de la loi spéciale, a déclenché des élections. Il a perdu, mais nous n’avons pas su tirer profit de la situation. C’est le Parti québécois de Pauline Marois qui a canalisé la frustration sociale. Aux prochaines élections provinciales, qu’allons-nous présenter pour faire barrage au Parti libéral? Le modèle d’austérité à la sauce PKP ? L’accélération des coupures et des hausses avec la CAQ?

Le rôle de Québec solidaire

Les militant-es de Québec solidaire peuvent jouer un rôle de premier plan pour amener le mouvement contre l’austérité sur le terrain politique. Un gouvernement solidaire est toutefois peu probable. La classe des travailleurs et des travailleuses ne voit pas en QS un parti du « monde ordinaire », mais plutôt des pauvres et du milieu communautaire. De son côté, QS ne veut pas jouer ce rôle non plus. Le parti multiplie les déclarations pour protéger les minorités exclues, mais rarement va-t-il prendre le parti de la majorité. Résultat, la CAQ, avec son discours de classe, concentre le vote anti-establisment. Pour Alternative socialiste, QS ne constitue pas l’unique alternative politique. Les syndicats peuvent et doivent présenter leurs propres candidat-es anti-austérité, avec l’aide de Québec solidaire. Des élu-es indépendant-es anti-austérité pourraient se coaliser avec des député-es solidaires. Nous pourrions voir l’émergence d’une coalition anti-austérité, ou carrément la création d’un nouveau parti, plus près des préoccupations quotidiennes de la majorité et lié aux organisations syndicales.
Si QS veut éviter d’être dépassé sur sa gauche, il devra combattre l’une de ses plus grandes phobies, celle d’avoir l’air de « récupérer » les mouvements sociaux. Cette position sert davantage les patron-nes que l’ « indépendance » des mouvements sociaux et syndicaux. Plutôt que de se lier organiquement aux mouvements de la rue, QS se marginalise et risque de devenir très précisément ce qu’il ne veut pas être : un parti de politicien-nes professionnel-les comme les autres.


Pour un salaire minimum de 15$/h, maintenant! Pour l’indexation des salaires au coût de la vie!

Luttons pour abolir les paradis fiscaux, fortement imposer les grandes fortunes et nationaliser le secteur bancaire et financier sous contrôle démocratique !

Pour des comités de mobilisation basés sur les syndicats locaux et les groupes communautaires !

Pour des candidatures anti-austérité à tous les paliers de gouvernement!

Pour un gouvernement qui sert les intérêts des gens ordinaires, pas des grandes compagnies!

Conditions de travail : Le retour de l’héroïque investisseur privé

Il faut favoriser les investisseurs privés pour créer des emplois! N’entendons-nous pas cette formule clamée sur tous les toits par les politiciens? Une formule répétée avec tant d’énergie qu’on a l’impression que des effets suivront inévitablement dans le prochain mandat du tribun. Toutefois, alors que les entrepreneurs jouissent d’un climat leur permettant d’amasser des fortunes, nos conditions de vie et de travail se détériorent. Pourquoi?

Les gouvernements disent préconiser l’aide aux entreprises (surtout aux grandes) afin de stimuler l’économie et créer des emplois. L’élite politique, caractérisée par la pensée néolibérale, suppose que le « créateur de richesses » n’est nul autre que l’entrepreneur; du boss d’la shop au grand investisseur multimillionnaire, voire multimilliardaire.

Il est faux de dire que les entrepreneurs créent de la richesse. Se sont les producteurs, les travailleurs, qui s’activent dans l’usine ou qui tapent à l’ordinateur au bureau, qui créent cette richesse. Si l’entreprise fait de l’argent, qu’elle est rentable, c’est que les travailleurs y fournissent un travail suffisant. Si l’entreprise fait des profits, c’est qu’elle rémunère moins les salariés que la valeur du travail produit. Il serait incohérent pour un capitaliste de vous redonner la totalité de la valeur de votre travail. Il se retrouverait les mains vides avec un budget à zéro. C’est pourquoi votre salaire est toujours plus bas que la valeur du travail que vous procurez.

Mono_05L’argent public dans les poches du privé

Le discours économique (néo)libéral place l’entrepreneur au cœur du processus de « création de richesses ». Les travailleurs y sont considérés comme « impotents et nécessitant un maître ». L’État est quant à lui un monstre « gaspilleur et inefficace ». Le rôle de l’entrepreneur capitaliste devient alors primordial pour investir afin de créer des emplois. Le discours des élites valorise ainsi l’investissement privé, en opposition à l’investissement public direct de l’État. La création d’emplois devient alors une conséquence éventuelle de l’activité capitaliste et non son but premier.

Ainsi, il faut répondre aux caprices des entrepreneurs pour « encourager » l’investissement privé. Les patrons exigent moins de règles concernant les conditions de travail et la polyvalence des salariés (lire ici précarité). Ils tentent par tous les moyens de diminuer les coûts de main-d’oeuvre (dont les salaires). En outre, les mesures fiscales avantageuses dont bénéficient les entreprises (faible imposition, crédits d’impôt, subventions, etc.) sont impensables pour le simple citoyen. À titre d’exemple, un jeune entrepreneur d’une PME m’a déclaré à quel point le nombre de subventions et d’« investissements » dont son entreprise pouvait faire l’objet est ridiculement élevé. Même les agrafes de sa brocheuse de bureau sont subventionnées. Il a fini la conversation en affirmant qu’il est vraiment facile de démarrer sa compagnie au Québec tant les mesures sont avantageuses. Quand même un entrepreneur voit l’aspect outrancier de ces privilèges donnés aux entreprises…

Un retour en arrière

La montée en puissance du rôle des investisseurs privés comme moteur de l’économie et comme décideurs politiques engendre de sévères attaques aux conditions de travail, à l’emploi. Pour aider un capitaliste, il faut des conditions d’exploitation toujours plus accrues afin de retirer plus de profits « pour plus de capital à investir ». Cela passe par un coût que production plus bas : moins de réglementation, plus de précarité et des salaires plus bas. Au XIXe siècle, les capitalistes ont ajusté leur production grâce au « capital variable », c’est-à-dire sur le dos des travailleurs. Licenciements de masse et baisses de salaires drastiques étaient la norme pour l’entreprise, comme le chômage et la misère l’étaient pour les travailleurs. Le néolibéralisme n’est que le retour des politiques libérales du XIXe siècle. Les effets de ces attaques s’accentuent au fur et à mesure que le syndicalisme recule et que la gauche politique de désagrège. Les amis des capitalistes présents aux différents paliers de gouvernement aident grandement les entreprises en votant des lois dans leur intérêt, comme, par exemple, en maintenant le salaire minimum sous le seuil de la pauvreté pendant des décennies.

De l’argent, il y en a…

Au cours des dernières années, le Québec a connu une perte d’emplois à temps plein comblée en partie par une hausse d’emplois à temps partiel. Ces emplois précaires et souvent moins bien payés ont remplacé des emplois dont les conditions étaient beaucoup plus intéressantes. Or, avec l’application de toutes ces politiques avantageuses pour le Capital, pourquoi n’avons-nous pas récupéré un quelconque bénéfice? La manière dont investit les capitalistes est faite dans leurs intérêts, non pas dans ceux des conditions de travail et des salaires des travailleurs. Si l’on facilite la marge de manœuvre des capitalistes, ils prendront toute cette marge. C’est dans leur nature de faire ce qui les avantage comme il est dans l’intérêt des travailleurs d’exiger un emploi stable et bien payé.

Encore pourrait-on rétorquer que l’investissement privé demeure la meilleure manière d’avoir de nouveaux emplois, quoique précaires et mal payés. Toutefois, une récente étude de l’IRIS montre que les entreprises font de la surépargne, c’est-à-dire qu’elles accumulent du capital et ne l’investissent pas en nouveaux emplois ou même en hausse de salaire. Pourtant, avec les taux d’intérêt actuellement bas, une tendance à l’investissement devrait être observée. Pour un capitaliste, épargner ne rapporte pas beaucoup et emprunter coûte moins cher. Sans aboutir à une conclusion claire sur les causes de la surépargne, l’étude nous renseigne sur le phénomène de son accélération dû à des baisses d’impôts sur le capital :

« Tant au Canada qu’au Québec, la tendance à la suraccumulation remonte aux années 1990 et s’est intensifiée dès les années 2000. Nous pouvons en conclure, tant à partir de nos données que de celles de l’étude de Stanford, que si les sources de revenus qui ont nourri cette accumulation proviennent d’un taux de profit avant impôts demeuré stable à environ 9 %, ce sont les baisses d’impôts consenties aux entreprises pendant les années 1990 et surtout à la fin des années 2000 qui ont augmenté significativement le flux de revenus sources d’épargne. Alors qu’elles devaient avoir un impact en stimulant l’investissement, elles ont plutôt stimulé la surépargne. »

C’est d’ailleurs The Economist, comme la note de l’IRIS le rappelle, qui s’inquiète de la surépargne en Asie et de ses conséquences néfastes sur la croissance économique. Les entreprises sont riches, mais ne stimulent pas l’économie en injectant dans celle-ci leurs liquidités. Il est non seulement faux de penser qu’une entreprise qui réussit va donner de meilleurs salaires, mais en plus celle-ci n’investira même pas dans de nouveaux emplois.

On semble oublier, volontairement ou non, que les « investisseurs » ont naturellement tendance à accumuler et que la décision d’investir ce Capital est justement privée. On peut encourager l’investissement privé, mais il ne faudrait surtout pas le forcer! Nous serions alors obligés de faire intervenir davantage l’État dans l’économie, minant ainsi la « concurrence » du « libre marché » censée nous garantir paix et prospérité! Comme le disait Marx dans Le Capital, « du Capital, c’est du travail mort »… et rien d’autre.

Une riposte politique syndicale s’impose

Les ressources capitalisées et l’aide excessive donnée aux entrepreneurs pourraient amplement permettre la création de nombreux emplois bien rémunérés. Une riposte syndicale, accompagnée d’une formation politique défendant les intérêts des travailleurs, permettrait de ramener les produits du travail vers les vrais « créateurs de richesses », les travailleurs. Une riposte syndicale est nécessaire pour contrer la précarité et les baisses de salaires, autant pour les salariés syndiqués que non syndiqués. Mais, seule une formation politique sera en mesure de faire voter des lois pour taxer le Capital, augmenter le salaire minimum à un niveau décent et réglementer le monde du travail à l’avantage des travailleurs.

Cela pourrait notamment prendre la forme d’une interdiction des agences de placement, plaie ouverte du monde du travail. Ces agences agissent comme tiers dans la production. Elles engagent des employés à la place d’un patron qui lui, « loue » leurs services. Les entreprises n’ont ainsi pas de compte à rendre aux travailleurs, seulement à l’agence. Dans l’autre sens, le patron des employés, c’est l’agence. Il est alors plus difficile de créer un rapport de force, car les salariés sont disséminés à travers les réseaux de l’agence. Par exemple, une agence reçoit 22$/h d’un patron pour un employé qui fournit un travail dans son entreprise. Toutefois, l’agence paie ce travailleur 12$/h, réalisant un profit de 10$/h à titre d’intermédiaire.

Changer de système

Tant que l’on vivra dans une économie capitaliste, on subira de nouvelles attaques sur nos conditions d’existence. Nous devons dépasser cette économie de l’exploitation et du privilège. Le constat est clair : l’économie capitaliste marche en fonction des profits, non en fonction des besoins. Les emplois ne seront jamais une priorité sous le capitalisme. Nous avons besoin d’une réelle démocratie politique et économique, d’un pouvoir redevable et révocable ainsi qu’un contrôle démocratique de la production et de la distribution. Rappelons-nous que durant la crise des années 1930, pendant que les travailleurs du Québec brûlaient leur cadre de porte pour se chauffer l’hiver, le chômage était inexistant en URSS. Loin de nous la volonté de répéter une expérience de gestion bureaucratique et totalitaire héritée du stalinisme. Toutefois, il est pertinent d’étudier l’expérience de planification de l’économie dans les pays du « socialisme réel » pour trouver des pistes de solutions à nos problèmes. L’histoire de ces pays montre que le socialisme sera démocratique ou ne sera pas.

Le scrutin proportionnel : Pour que tous les votes comptent

On peut se demander dans quel monde vit Laurence Belcourt lorsqu’il affirme, dans Le Devoir de fin de semaine, que « la proportionnelle est une fausse bonne idée » ? Il fait reposer son assertion sur quatre arguments: l’instabilité gouvernementale que causerait ce mode de scrutin, la représentation des partis extrémistes qu’il favoriserait, le risque d’un accroissement du sectarisme politique et la mise en place de gouvernements omnipotents. Après avoir examiné les faits, j’en conclus qu’aucun de ses arguments ne tient et qu’il se livre même à de la désinformation; ce qui est malheureux pour les lecteurs du Devoir.

L’instabilité gouvernementale

En 2015, n’existe-t-il pas de gouvernements plus stables, aussi bien politiquement qu’économiquement, que ceux des pays scandinaves qui jouissent de la proportionnelle depuis un siècle ? Celui également de l’Allemagne qui a adopté un scrutin mixte à l’issue de la dernière Grande Guerre ou encore de la Nouvelle-Zélande qui, dans les années 1990, s’est débarrassée de son système majoritaire, source d’instabilité gouvernementale, pour elle aussi s’adopter par référendum un système mixte ? De plus, n’est-ce pas le cas pour l’Écosse qui s’est vue octroyer ce type de scrutin, en 1997, par le gouvernement travailliste de Tony Blair qui projetait d’en instaurer également un en Angleterre avant qu’il ne soit emporté dans la tourmente de la guerre en Irak ? Deux des trois partis d’opposition à l’Assemblée nationale – Québec solidaire et la Coalition avenir Québec représentant 31% des électeurs – proposent un mode de scrutin semblable à celui de l’Écosse.

Ces pays sont beaucoup plus stables que le Canada où le scrutin majoritaire a plongé le Parlement fédéral dans l’instabilité gouvernementale lors de huit des 18 élections tenues depuis 1957, soit 45% des fois. Et faute de gouvernements de coalition, qu’aurait rendus possibles la proportionnelle, on a dû tenir des élections précipitées à grands frais. Par ailleurs, on peut s’attendre à ce que le Parlement fédéral soit doté d’un neuvième gouvernement minoritaire après les élections d’octobre prochain. Quant au Québec, il a connu deux gouvernements minoritaires depuis 2007. Et il risque fort d’en connaitre un autre en 2018 compte tenu de la conjoncture qui se dessine.

La représentation des partis extrémistes

L’exemple d’Israël survient immanquablement lorsqu’on aborde cette question puisque des petits partis religieux sectaires ont souvent tenu en otage les partis plus modérés qui ont accès au pouvoir. Il faut savoir que ce pays utilise un scrutin proportionnel intégral démodé où il n’y a pas de seuil minimum de proportion de votes à atteindre pour que les partis puissent être représentés à la Knesset. Ce système n’a rien à voir avec un scrutin mixte compensatoire – comme ça existe en Écosse – où 60% des députés sont élus au scrutin majoritaire pour représenter des circonscriptions locales comme ça existe présentement. Mais où également 40% sont élus à la proportionnelle sur une base régionale pour corriger les distorsions de représentation qu’amène automatiquement le scrutin majoritaire. Dans ce système on impose un seuil minimum de votes à atteindre pour qu’un parti puisse avoir accès à la représentation parlementaire. Ce seuil est ordinairement de 4% à 5% des votes valides. Il suffit à écarter les partis extrémistes qui n’ont pas d’assise suffisante dans l’électorat.

L’accroissement du sectarisme politique

L’exemple le plus probant de sectarisme politique provient actuellement du Congrès américain où sévit le Tea Party. Pourtant les États Unis utilisent le scrutin majoritaire. Par contre, les élections présidentielles- qui se déroulent à la proportionnelle puisqu’il s’agit d’une république – ont porté au pouvoir, ces 40 dernières années, des politiciens exempts de sectarisme; le cas de George W. Bush faisant exception. L’histoire prouve, au contraire, que la proportionnelle favorise la conciliation entre les partis puisqu’ils doivent s’entendre entre eux pour former un gouvernement majoritaire. Ainsi cessent les débats où les partis s’affrontent de façon stérile. Le Québec aurait tout intérêt à être dirigé présentement par un gouvernement issu de la proportionnelle plutôt que par un gouvernement dont le projet de société est l’imposition à tout prix de l’austérité budgétaire. C’est le gouvernement Couillard-Coiteux qui, au contraire, est sectaire, car il a transformé le déficit zéro en dogme.

Ass_nat_02La mise en place de gouvernements omnipotents

La proportionnelle éliminerait les contre-pouvoirs, selon Laurence Belcourt. Mais n’y a-t-il pas de gouvernements plus omnipotents que ceux issus du scrutin majoritaire où l’exécutif contrôle complètement le Parlement et où le premier ministre est en quelque sorte un dictateur élu. Ceux d’Harper et de Couillard nous en fournissent la preuve présentement sans parler de ceux de Bourassa, de Duplesssis et de Taschereau au Québec, ainsi que de Chrétien, de Trudeau et de King à Ottawa. Au contraire, la proportionnelle inciterait les citoyens à s’impliquer davantage au niveau politique ne serait-ce que parce que leur vote compterait. Elle favoriserait ainsi la mise sur pied d’une démocratie participative forte, complément indispensable à la démocratie représentative.

Pour que tous les votes comptent et que tous les partis soient traités avec équité

De plus, la proportionnelle n’empêcherait absolument pas la mise sur pied d’une deuxième chambre, comme le prétend M. Belcourt. Ce pourrait être une Chambre des Régions dont les membres seraient élus à ce niveau et qui apporterait « sa propre dynamique » pour employer son expression. Je suis d’accord avec elle lorsqu’elle se prononce pour un Québec souverain. De même lorsqu’elle écrit que le débat doit s’inscrire d’une réflexion plus large sur le meilleur régime politique. À mes yeux ce serait un régime républicain. Mais cette question doit être réglée par une assemblée constituante. En attendant, rien n’empêche de réformer notre mode de scrutin pour lui ajouter un élément de proportionnalité significatif.

Mon choix est fait depuis longtemps. C’est un système électoral permettant à tous les votes de compter et qui traiterait tous les partis avec équité au chapitre de la représentation parlementaire. Pas un mode de scrutin qui annule pratiquement les votes qui ne vont pas aux députéEs éluEs (environ 55% des votes valides d’une élection à l’autre). Un mode de scrutin qui ne floue pas les tiers partis en leur imposant des règles qui faussent le jeu de la démocratie représentative comme c’est arrivé une fois de plus en 2014 dans le cas de la CAQ et de Québec solidaire. Bien entendu, ce mode de scrutin n’est pas une panacée permettant de régler l’ensemble des problèmes démocratiques. Mais, je suis convaincu qu’il permettrait au Québec de revitaliser sa démocratie pour qu’il puisse enfin sortir des ornières dans lesquelles il s’est embourbé depuis quelques décennies. Finie la hantise du PQ d’imposer son hégémonie sur le mouvement souverainiste pour ne pas perdre le contrôle de la tenue d’un éventuel référendum constitutionnel en étant obligé de composer avec d’autres partis indépendantistes. Fini aussi le rêve des libéraux de vivre une nouvelle ère où leur parti serait au pouvoir sans interruption pendant 50 ans comme c’est arrivé de 1886 à 1935.

L’expression de la volonté populaire

En fait, la représentation proportionnelle constitue la meilleure façon d’assurer l’expression de la volonté populaire. En effet, même s’il n’est qu’un mécanisme électoral et qu’il ne constitue pas une panacée permettant de régler tous les problèmes démocratiques, ce mode de scrutin représente une forme concrète d’achèvement de nos idéaux démocratiques. Soulignons également que la volonté populaire revêt plusieurs dimensions. De façon minimale, son respect est assuré par une traduction fidèle des votes en sièges parlementaires, mais il faut aussi que la parité des femmes et des hommes soit favorisée et que le Parlement devienne accessible aux partis représentant les mouvances qui expriment la diversité sociale et le pluralisme politique. De plus, le scrutin proportionnel ne transformerait pas seulement le Parlement – et éventuellement les conseils municipaux – en miroir fidèle de la société. Il redonnerait le goût de s’impliquer politiquement à de nombreux citoyens et citoyennes. Il contribuerait ainsi à combattre une désaffection qui ne cesse de progresser; ce que démontre l’effondrement de la participation électorale.

Dans cette perspective, la réforme du mode de scrutin apparait comme le premier pas, incontournable, vers une réforme globale, et combien nécessaire, des institutions démocratiques. Le scrutin proportionnel pourrait devenir un puissant levier pour réinventer la démocratie. Mais comme la démocratie représentative a des limites qu’on connait bien, sa nécessaire réforme devrait se combiner avec le développement progressif d’une démocratie participative adaptée à notre contexte et à nos besoins.

Les paradis fiscaux et ses effets pervers : Le cas de la dette publique

Beaucoup d’élu-es accompagné-es de leurs économistes inféodé-es prétendent que l’on n’a plus les moyens de s’offrir des services publics étant donné qu’il faut rembourser notre « énorme » dette publique. Leur solution : sabrer les dépenses dans toutes les directions, ou plutôt dans celles qui n’impliquent pas les subventions, les contrats gouvernementaux et les services octroyés aux riches. Ce discours apocalyptique entourant l’état de la dette existe depuis des lustres, comme le souligne notamment l’économiste français Thomas Piketty. Or, les liens entre austérité et dette publique ne sont pas forcément ceux que l’on croit, comme le souligne l’une des dernières études de l’IRIS.

Si on devait admettre que nos ami-es de la droite ont raison et que la dette au Québec est dramatique, malgré le fait que cela soit faux, il faudrait trouver des solutions qui vont dans le sens d’une réduction de la dette. Pour équilibrer un budget, il faut engendrer plus de revenus que de dépenses.Ça ne prend pas un titre comptable et 20 ans d’expérience dans un cabinet d’expert-comptable pour le comprendre. La solution préconisée par le gouvernement Couillard et ses ministres banquiers est l’austérité budgétaire. Certes, M. Couillard préfère parler de « rigueur », mais on sait que, dans les faits, on parle d’austérité. L’austérité est globalement une réduction des dépenses publiques s’accompagnant souvent d’une réduction des impôts des riches et d’une augmentation des tarifs des services publics. Ces mesures touchent surtout les classes dites « moyennes » et « pauvres ».

Il semble toutefois que dans certains pays, l’austérité a fait exploser la dette publique plutôt que de la réduire. Le journal économique français a affirmé en 2013 que «La dette publique a le plus augmenté dans les pays qui ont appliqué les recettes de rigueur budgétaire de la troïka. » On nous cite les exemples de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande et de l’Italie. Pourtant au Québec, on se prétend « lucide » de faire valoir cette option.

La dette grecque et les paradis fiscaux

Le cas de la dette grecque a été étudié par les chercheurs Nikolaos Artavanis, Adair Morse et Margarita Tsoutsoura. Deux de ces chercheurs proviennent de l’école de gestion Booth de l’Université de Chicago. Leur recherche démontre que 28 milliards d’euros ont été détournés par fraude fiscale en Grèce. De plus, 31 % du déficit serait dû à la fraude fiscale. Le problème grec découle donc en grande partie de la fraude fiscale.

Ajoutons qu’en 2011, dans un article paru dans le magazine français Le Point, on peut lire que : «Résultat, les estimations les plus délirantes courent sur les avoirs grecs cachés dans les établissements helvétiques. En mai, Athènes avançait le chiffre de 280 milliards d’euros (alors que la dette grecque se monte à 350 milliards). Plus récemment, le Financial Times Deutschland parlait de 165 milliards d’euros. Rien à voir avec les estimations minimalistes de la Banque Nationale suisse (3,36 milliards)». On peut se demander si les paradis fiscaux ne sont pas justement la source de la dette grecque ou même de la dette mondiale.

La dette mondiale et les paradis fiscaux

On estime à plus de 56 000 milliards $ la dette mondiale des États en 2015. Un rapport de 2012 réalisé par le Tax Justice Networkindique qu’il y a aurait entre 21 000 et 32 000 milliards $ dans les paradis fiscaux. Aujourd’hui, cette somme est sûrement plus élevée. L’économiste français Gabriel Zucman estime le montant à 7 600 milliards$ en 2013. Il avoue toutefois que sa méthode prend uniquement en compte les richesses financières et non les actifs tangibles comme les œuvres d’art, les immeubles ou l’or. On sait aussi que plusieurs propriétaires d’immeubles de luxe « résident » dans les paradis fiscaux. Zucman calcule une perte fiscale de 200 milliards $ par année en raison de l’évasion fiscale. Enfin, il estime que 8% de la richesse mondiale se trouvait dans les paradis fiscaux en 2013.

Le Canada et ses banques

L’auteur Alain Deneault explique dans son ouvrage Paradis fiscaux : la filière canadienne que « Le Canada est un acteur central dans le processus d’offshorisation du monde ». On sait que plusieurs anciennes colonies britanniques comme la Barbare ou les Ïles Caïmans sont des paradis fiscaux notoires. Alain Deneault remonte jusqu’en 1889 pour décrire la participation du Canada dans le scandale des paradis fiscaux. Il cite d’ailleurs un article à ce sujet paru en 1913 dans le quotidien communiste français L’Humanité : « En matière de sociétés, la législation canadienne est particulièrement élastique : elle permet les combinaisons les plus aléatoires; grâce à elles, les hommes d’affaires peuvent drainer l’épargne française au profit d’entreprises plus ou moins illusoires, fonctionnant à l’étranger ». Il est « étonnant » que des ministres banquiers libéraux comme Carlos Leitão ou Martin Coiteux n’osent même pas parler de paradis fiscaux. Le fait que M. Couillard a lui-même investi 600 000$ dans un paradis fiscal peut en partie expliquer ce silence.

Soulignons que les notes des états financiers des entreprises indiquent souvent l’impôt économisé grâce au taux d’impôt effectif plus bas des filiales étrangères. En somme, on indique l’économie d’impôts grâce aux revenus transférés par plusieurs moyens dans les pays ayant un taux d’impôt plus bas, souvent un paradis fiscal. Selon nos calculs pour l’exercice financier 2014, les six grandes banques canadiennes ont économisé un total de 1 milliard de dollars par cette tactique. Elles ont payé à peine 7,2 milliards $ d’impôts exigibles sur des profits de 33,2 milliards $. Avec un bénéfice avant impôt de 41,1 milliards $, cela donne un taux effectif payé de 17,5%. Nous avons estimé qu’en 2000, leur taux effectif était de 37,5% avec un profit de 9,3 milliards $.

En plus d’avoir déplacé leur propre revenu dans les paradis fiscaux, les banques canadiennes aident d’autres entreprises à le faire. En effet, ces institutions financières déclarent leurs filiales dans leurs états financiers. Nous avons calculé 75 filiales situées dans les paradis fiscaux pour les six grandes banques canadiennes.

L’économiste Gabriel Zucman estime qu’au Canada, l’État perd 6 milliards$ par année en revenu fiscal. Environ 9% de la richesse des Canadien-nes (300 milliards$) est détenue dans des paradis fiscaux. Rappelons que Zucman utilise des estimations conservatrices qui ne comptabilisent pas les actifs tangibles. Le Canada se retrouve ainsi en tête des pays qui participent au dépouillement mondial de la richesse collective.

Les paradis fiscaux : une perte réelle pour le monde ordinaire

Lorsque les riches paient moins d’impôts, c’est le reste du 99% qui doit payer la facture. Pendant que les riches profitent des largesses des États et des paradis fiscaux, la population se voit imposer une cure minceur d’austérité budgétaire. Nos élu-es actuel-les sont complaisant-es à l’égard de l’évitement et de l’évasion fiscale. Chassons ces politicien-nes de carrière à la solde des riches et combattons politiquement les fléaux que sont les paradis fiscaux!Paradis_fiscaux_01

« Lois antiterroristes » : Une menace réelle pour notre société

Les événements ayant frappé le Parlement d’Ottawa en octobre dernier et les attaques terroristes qui ont secoué Paris au début du mois de janvier ont servi sur un plateau d’argent le prétexte au gouvernement canadien et français de présenter chacun leur projet de loi dit « antiterroriste ».

Les outils qui se mettront en place grâce à ces lois ainsi que les dérives inéluctables auxquelles leur utilisation conduira sont à dénoncer fermement. Ces lois représentent un danger majeur pour bon nombre de nos droits et libertés fondamentales. Cette obsession sécuritaire sans limites, qui ne cesse de croître depuis 2001, s’inscrit dans une continuité initiée par le Patriot Act étasunien.

Elle justifie pour les gouvernements toutes les restrictions et les violations de l’essence même de nos droits. En France, le projet de loi relatif au renseignement, pourtant si décrié par une large partie de la population et de nombreuses ONG, a été adopté le 5 mai 2015 en première lecture à l’Assemblée nationale, à une large majorité de gauche comme de droite. De son côté, le projet de loi canadien C-51 a été adopté le lendemain à la Chambre des communes. Et cela, malgré les nombreuses dénonciations d’anciens premiers ministres du Canada ou de juges à la Cour suprême, voyant d’un mauvais œil cette nouvelle dérive sécuritaire et liberticide.

Les principaux reproches adressés à ces textes s’articulent autour de deux axes majeurs : la violation du droit à la vie privée, notamment dans les communications internet et cellulaires d’une part et la pénalisation de nombreux actes militants qui seraient désormais qualifiés de « terroriste » car à même de pouvoir déstabiliser l’ordre établi par ces gouvernements, d’autre part.

La vie privée : un droit fondamental mis à mal

Notre droit à une vie privée et la garantie de son respect sont des éléments fondamentaux de l’État de droit constitutif de notre société. L’attaquer, c’est porter atteinte à celle-ci. Tout le monde pourrait s’accorder sur ce point. Pourtant, c’est bien une immixtion dans notre vie la plus intime qui est permise avec l’adoption de ces lois.

Ainsi, la loi française permet de mettre en place des « boites noires » auprès des fournisseurs d’accès à internet afin de leur permettre de contrôler le trafic et de vérifier la conformité à l’ordre public de notre navigation. Le prétexte utilisé est celui de prévenir la « radicalisation » des jeunes sur internet qui seraient en phase de partir rejoindre l’État islamique en Syrie ou en Irak, ou qui projettent de commettre des attentats sur le territoire.

De ce fait et en application de cette loi, tout comportement « déviant » serait immédiatement qualifié de suspect et justifierait une investigation plus poussée. Une simple recherche ou la consultation d’un article sur l’État islamique à titre d’information rendrait passible de soupçon de terrorisme, de crime contre l’État et d’autres fantaisies. Il s’agit là d’une atteinte grave au respect de la vie privée et à la neutralité du net, dénoncée notamment par l’ONG française la Quadrature du Net, fer de lance dans la lutte contre ce projet de loi.

C51_01Des outils portant une atteinte excessive à la vie privée

Au Canada, C-51 permettra à 17 ministères et agences fédérales d’échanger entre eux les informations concernant une personne, là encore jugée « suspecte ». Ces informations peuvent être de toute nature et pour l’essentiel sans intérêt aucun pour la sécurité de l’État. À ce propos, le Commissaire à la vie privée, Daniel Therrien, dénonce que « l’ampleur de la communication d’information proposée est sans précédent, la portée des nouveaux pouvoirs conférés par la loi est excessive, d’autant plus que ces pouvoirs touchent les Canadiens ordinaires, et les garanties juridiques propres à assurer le respect de la vie privée laissent grandement à désirer ».

En France, « patrie des droits de l’Homme », les individus soupçonnés pourront, sans aucun contrôle judiciaire et à la discrétion pleine et entière du premier ministre, voir leur téléphone, leurs courriels, leur domicile placé sous écoute et leurs déplacements suivis à la trace par les services secrets. Ces pratiques sont dignes d’une véritable police politique. Elles auraient fait la joie de certaines dictatures il y a quelques décennies, mais pourtant non, elles seront bien appliquées en 2015, dans un pays soi-disant « démocratique ».

Pire encore, il sera possible de mettre en place une surveillance généralisée d’une zone au moyen de « valises espionnes ». Ces valises permettront, à la manière du filet d’un pêcheur, de capter et d’enregistrer toutes les communications émises ou reçues dans le périmètre d’action de l’appareil. Sans être suspecté, sans rien projeter, un individu pourra être espionné et voir ses conversations privées être lues et écoutées par des agents du renseignement sans aucun égard, là encore, au respect de sa vie privée.

Un champ d’application très large

La question du champ d’application est le second reproche majeur adressé aux « lois antiterroristes ». Elles ont aussi en commun une redéfinition de l’étendue des comportements susceptibles de constituer un acte déclenchant l’application de la loi. Naturellement, sa définition a été immensément élargie. La surveillance de masse décrite dans le roman de George Orwell 1984 ne saurait mieux illustrer ce à quoi nous préparent ces textes.

Ainsi, la loi canadienne élargit la notion de « menace à la sécurité du Canada », qui impliquerait, après son adoption, des faits allant bien moins loin que le terrorisme au sens strict. Ainsi, « l’entrave au fonctionnement d’infrastructures essentielles » (sic) justifierait la mise en œuvre de cette surveillance. Mais, qu’est-ce que « l’entrave au fonctionnement d’infrastructures essentielles » ? Cette notion est beaucoup trop floue pour être insérée décemment dans le vocabulaire juridique, surtout dans une matière aussi sensible.

Menace pour les militant-es politiques

Alors quoi ? Des écologistes et des autochtones bloquant la construction de pipelines ou des exploitations de sables bitumineux seraient assimilés à des barbares terroristes ? Oui, et la Gendarmerie royale du Canada les a déjà à l’œil comme le montre un rapport secret ayant futé l’an dernier. Des groupes socialistes comme le nôtre seraient-ils aussi visés ? L’avenir nous le dira bien assez vite. Il n’y a maintenant qu’un pas pour assimiler à l’abjecte vermine de l’État islamique, qui pille, viole et massacre des populations et anéanti des merveilles du patrimoine de l’Humanité, les opposant-es à la casse en règle des services publics de leur propre État.

Avec cette loi, quiconque se livre à de la désobéissance civile, même non violente, pourrait être la cible des services de renseignement, le SCRS. Au-delà de la lutte contre le terrorisme islamique, que nous souhaitons tous et toutes voir disparaître, cette loi nous vise aussi camarades ! Militant-es de gauche et écologistes, nous sommes menacé-es.Nos idées et nos actions pour tendre à notre idéal seront criminalisées si nous restons apathiques face à cela !

Une efficacité contestable

Du reste, comme il a déjà été dit, la loi française ne met pas en place un système plus glorieux : Absence de contrôle, surveillance généralisée sans aucun fondement juste parce que « l’on a été au mauvais endroit, au mauvais moment », mise sous écoute sur la base de liens pouvant être plus que ténus… À n’en pas douter, l’ensemble de cet arsenal pourra être efficace, dans une certaine mesure, mais à quel prix pour la liberté des citoyen-nes. Encore que la fiabilité des algorithmes de traçage sur internet risque de rapidement être mise à l’épreuve de nombreux pirates. Plusieurs moyens permettant de contourner cette surveillance existent et sont accessibles à n’importe qui.

Une résistance citoyenne

Une certaine opposition se met en marche pour se prémunir de cette surveillance. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, à travers de nombreuses manifestations, des conseils dénoncent l’inefficacité prévisible des lois au regard de l’attente qu’elles constituent. Une pétition exigeant le retrait de ce projet de loi français a recueilli près de 119 000 signatures. Elle a été déposée au Bureau du premier ministre français Manuel Valls le 28 avril 2015.

Un opportunisme des gouvernements à peine masqué

Ces textes s’insèrent sans vergogne dans la vague de peur alimentée au sein des populations par les médias et les gouvernements. La réalité travestie de la « menace terroriste » est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Non pas que l’État islamique ou Al-Qaeda n’existent pas ou ne sont pas une menace (la genèse de ces mouvements est cependant à voir ailleurs que dans le simple Moyen-Orient). Les gouvernements profitent de quelques événements tragiques, mais isolés, pour généraliser et faire croire à une menace constante, invisible, sournoise et surtout intérieure.

Cette manipulation vise à rendre tout le monde suspect aux yeux des autres et de mettre en place, petit à petit, une société où nous serions tous et toutes observé-es continuellement, par nos proches et par l’État, afin de contrôler et de prévenir tout risque de déstabilisation des pouvoirs en place.

Cette stratégie de peur qualifiée dans le passé de « menace terroriste » (littéralement : basée sur la terreur) n’est pas récente. Danton déjà, durant la Révolution française de 1789, a affirmé « Faites peur au plus grand nombre, et vous lui imposerez une volonté ». À Mirabeau de lui répondre « La peur est un moyen mais pour qu’elle produise ses effets, il faut qu’elle soit redoutable ». À ceci près qu’à cette époque, la menace était directe, réelle et bien plus dangereuse que des militant-es exerçant leur droit d’expression, de réunion ou de manifestation…