Leçons de P2015: Éviter les pièges cet automne

L’épisode de grève étudiante du printemps a déçu et frustré beaucoup d’étudiant-es de l’UQAM, même si peu osent le dire. Beaucoup de personnes ont fait confiance aux comités Printemps 2015 pour mener à bien le mouvement de grève « contre l’austérité et les hydrocarbures ». Dès janvier, nous critiquions le manque de représentativité et les limites stratégiques inhérentes à ces comités1. La base étudiante doit dès maintenant tirer les leçons du Printemps 2015 afin d’éviter de tomber dans les mêmes pièges cet automne.

Affiche du comité Printemps 2015

Affiche du comité Printemps 2015

Décimons d’emblée une confusion entourant les comités Printemps 2015 (P2015) : non, « comités Printemps 2015 » et « mouvement étudiant » ne sont pas synonymes. Les comités P2015 ne sont pas des associations étudiantes ni des comités de liaisons officiels. Ils n’ont de compte à rendre à personne, contrairement aux comités et assos légitimes. Il s’agit d’un réseau de comités militants autoproclamés et décentralisés. Malgré l’usage systématique du « nous » dans leurs publications, les comités P2015 organisent principalement des cercles restreints de militant-es radicaux universitaires localisés à Montréal. Bien que ces militant-es soient marginaux au sein du mouvement étudiant, leurs idées y a toutefois exercé une influence majeure en terme de stratégies de mobilisation, de liens identitaires et de discours politiques.

Du 23 mars au 6 avril, des associations étudiantes – structures légitimes et représentatives du mouvement étudiant – regroupant près de 60 000 étudiant-es ont démocratiquement voté différentes modalités de grève contre l’austérité. Leur débrayage a été tout aussi massif lors des manifestations des derniers mois (80 000 étudiant-es le 31 octobre 20142, 135 000 le 2 avril 20153 ou encore 40 000 le 1er mai 20154). Les comités P2015 ont joué le rôle important d’avant-garde politique dans la mobilisation, l’orientation politique et l’organisation de ces actions.

Leur structure en réseau leur a aussi servi de prétexte pour prendre des décisions à la place de la majorité, au nom de la Cause et de l’auto-organisation de la base. Ainsi, les étudiant-es grévistes de l’UQAM n’ont jamais été consulté-es pour le piquetage dur du 30 mars, pour les levées de cours houleuses ou pour le saccage qui a suivi l’occupation du pavillon DS le 8 avril. La série d’actions qui ont défrayé la manchette n’a jamais fait l’objet de débats ou de décisions démocratiques larges.

Absence de leadership des assos
Si des groupuscules et des individus radicaux ont réussi à avoir autant d’attention et d’influence, c’est en grande partie dû au manque de leadership cohérent et militant provenant des assos étudiantes locales et nationales. À l’UQAM, par exemple, certain-es élu-es étudiant-es ont déserté leur mandat en déléguant aux comités P2015 le travail politique à accomplir auprès de leurs propres membres.

À l’AFELC5, personne n’a cru bon d’organiser des campagnes politiques massives ou de faire appel aux quelques 4 000 membres durant les deux semaines et demie de grève de l’association : rien sur la page Facebook, rien sur le site, aucune affiche dans l’UQAM. Un courriel d’invitation de masse a toutefois été envoyé le 26 mars au sujet des actions entourant les menaces d’expulsions politiques planant sur neuf militant-es. Le seul travail officiel a été réalisé entre la poignée de militant-es du comité de mobilisation, principalement organisé à travers son groupe Facebook fermé.

Le bilan du printemps nous force à questionner l’efficacité et l’aspect antidémocratique des stratégies d’actions commandos élaborées par les cliques de militant-es. À terme, leur intervention ultraradicale a été l’un des facteurs principaux dans la désarticulation du mouvement étudiant, plongé de manière précipitée dans une grève sans objectifs clairs, concrets et atteignables. Le déphasage entre la conscience politique des élites militantes et celle de la majorité des étudiant-es a conduit à deux pièges majeurs :

– la volonté de remplacer par une « démocratie directe » issue de l’auto-organisation la démocratie représentative des structures officielles ;
– la formulation d’un discours toujours plus radical, malgré l’essoufflement du mouvement de contestation.

Quels gains le mouvement de grève du printemps nous a-t-il permis d’obtenir ? Objectivement, aucun. Subjectivement, il aura participé à la radicalisation de nouvelles couches de la population, principalement étudiantes. Leur révolte nécessite toutefois d’être canalisée de manière constructive et efficace cet automne. Pour l’instant, nous nous retrouvons devant une répression et des reculs historiques qui prendront des mois, sinon des années à surmonter. Quelques épisodes déterminants du printemps sont survolés plus bas.

Manifestants, 23 mai 2015, Montréal. Source: Isabelle Lévesque

Manifestants, 23 mai 2015, Montréal. Source: Isabelle Lévesque

Le lien avec la majorité
Même les militant-es de bonne foi peuvent perdre le lien qui est sensé les unir à la majorité de leurs congénères. Le pouls des autres devient de plus en plus difficile à prendre lorsque l’on est obnubilé-e par sa pratique militante, entouré-e presque exclusivement de ses camarades de lutte et enrobé-e dans un environnement Facebook qui conforte nos opinions.

La mauvaise foi surgit au moment où, plutôt que de constater l’ampleur de la tâche et de faire les efforts adéquats pour convaincre ces autres, on rejette la faute sur cette majorité « endormie », « incapable de comprendre », voire « de droite ». Les explications mécanistes deviennent alors bien commodes pour éviter l’autocritique et se victimiser face au pouvoir « manipulateur » des médias et « corrompu » des structures. Si ces risques sont et ont toujours été présents, ils ne constituent pas une fatalité discréditant à tout jamais ces institutions. Ce type de logique revient un peu à réclamer l’abolition de Code de la sécurité routière puisque, de toute façon, des accidents mortels surviennent toujours.

Ce qui a fait le succès de la CLASSE en 2012 (sa nature de coalition large et unie, son travail patient de mobilisation en région, ses revendications claires reposant sur un argumentaire étoffé, ses porte-paroles efficaces, un discours radical accessible et des pratiques démocratiques exemplaires) n’a pas été reproduit ce printemps.

Démocratie directe et démocratie représentative
La popularité des actions et de la structure des comités P2015 étaient toutefois en mesure de maximiser le pouvoir mobilisateur des assos et des comités étudiants. L’organisation en groupes affinitaires ou en réseau n’exclut pas forcément celle des structures représentatives. En fait, ces deux approches ont besoin l’une de l’autre pour grandir. Un exemple d’actualité internationale le démontre bien : l’organisation politique des Indignados espagnol-es a mené à la création du parti Podemos, qui vient tout juste de se hisser à la tête des mairies de Madrid et de Barcelone.

La rhétorique des comités P2015 oppose une vision idéalisée de la démocratie directe à une conception sclérosée de la démocratie représentative. Elle pose un faux dilemme aux militant-es : vous êtes avec les « meutes enragées » ou vous êtes avec les bureaucrates des syndicats et des assos. En fait, la démocratie directe est un complément à la démocratie représentative, en même temps qu’un instrument de sa transformation.

Pour s’affirmer, le philosophe Jean-Marie Vincent soutient que la démocratie directe a besoin « d’un terrain longuement labouré par des institutions vivantes et par les luttes autour de leur mode de fonctionnement ».6 La démocratie directe ne vise pas à subvertir la représentation en la supprimant. Elle la contraint à fonctionner autrement. Elle l’oblige « à entrer dans une dialectique de la base au sommet qui l’emmène loin de ses habitudes de distorsion et de déformation des aspirations populaires dans le travail de définition de la volonté populaire »7. Si la démocratie directe est l’oxygène de la démocratie représentative, cette dernière est le poumon qui offre la puissance de respiration à la démocratie directe.

Il est essentiel de coordonner l’auto-organisation à la base avec les structures représentatives étudiantes afin de plonger le plus de monde possible dans la lutte. Bien que cela a été le souhait de P20158, son approche a plutôt été celle du conflit et de la compétition avec l’ASSÉ, les assos et les comités étudiants. Les comités P2015 auraient pu servir d’articulation pour mobiliser massivement les étudiant-es sur la base de stratégies et d’actions concertées et démocratiquement décidées. Ils ont plutôt cédé aux pulsions révolutionnaires, jetant par-dessus bord la discipline, la rationalité et l’esprit de stratégie nécessaires pour vaincre un ennemi plus fort que nous.

Affiche du comité Printemps 2015 à l'UQAM

Affiche du comité Printemps 2015 à l’UQAM

Un discours identitaire
Dès l’automne 2014, le discours de P2015 s’articule autour des thèmes de la lutte, de la révolte, de la meute de loups enragés et d’une « grève sociale inévitable »9 au printemps. Le matériel d’information et les produits dérivés à l’effigie du loup ont été très utiles pour construire une identité gréviste forte. À l’image du carré rouge des grèves précédentes, le marketing politique agressif de P2015 a réussi à canaliser la colère d’une couche militante d’étudiant-es. La rhétorique émeutière de P2015 n’a toutefois pas offert d’orientations stratégiques adaptées aux différentes étapes du mouvement de protestation.

– La grève générale, partout tout le temps
Tout le discours de P2015 est articulé autour de la grève générale comme fin en elle-même et comme moyen à utiliser à toute occasion et en tous lieux. Le matériel de P2015 fait la promotion de l’idée et des modalités de la grève générale, mais reste discret quant à sa nécessité stratégique. Les tracts parlent de son potentiel de « menace » et de « rapport de force »10 face au gouvernement, mais surtout de l’urgence de faire cette grève et de la reconduire coûte que coûte11. On cherchera en vain les réponses aux questions : quelles stratégies adopter si cette grève n’a aucun effet sur l’UQAM et le gouvernement ? Que faire sous l’injonction ? Et si les étudiant-es ne veulent plus faire la grève ?

En outre, plusieurs assos se sont mises à faire la promotion de la grève après l’avoir votée en assemblée générale. Contrairement à 2012, on aura tenté sans succès d’assister aux débats préparatoires, aux séances d’information ou aux campagnes sérieuses sur les enjeux d’une grève.

Panneau d'affichage devant le local de l'AFÉA à l'UQAM

Panneau d’affichage devant le local de l’AFÉA à l’UQAM

Contrairement à ce qu’affirme l’AFÉA12, la grève ce n’est pas du « bonbon », du moins pas pour la majorité des étudiant-es de l’UQAM. C’est un sacrifice familial pour les parents étudiants. C’est un sacrifice économique pour ceux et celles qui vivent sous le seuil de la pauvreté et dont les jours de travail sont comptés. C’est un sacrifice physique et psychologique pour les personnes brutalisé-es par la police. Si certain-es font ces sacrifices en toute connaissance de cause, ces personnes n’ont ni l’autorité morale ni la légitimité d’en demander autant aux autres. Le militantisme est parfois un luxe que certain-es ne peuvent pas se permettre. Le nier, c’est mépriser les conditions d’existence des classes travailleuses et populaires, de la majorité.

Pour une approche transitoire
Cela ne justifie pas l’inaction pour autant. Les coupures et les hausses enragent les gens. Le « monde ordinaire » ne développe toutefois pas automatiquement une conscience politique des rouages du capitalisme et de la nécessité du socialisme. Voilà pourquoi il est nécessaire de prendre ces personnes-là où se situe leur réflexion et leur indiquer de manière compréhensible le chemin à emprunter pour lutter efficacement et gagner.

Malgré ce que P2015 prétend13, le mouvement du printemps n’a pas « repris » là où la grève de 2012 s’est arrêtée. La conscience politique des étudiant-es ne suit pas une pente ascendante continue. Elle connaît des périodes d’avancement et de recul auxquels nous devons nous ajuster avec flexibilité. Il ne s’agit pas de demeurer dans le statu quo en se collant à la conscience immédiate des gens. Pas plus que de s’en déconnecter en se projetant à des années-lumière devant elle. Le défi demeure celui d’analyser constamment la situation afin d’identifier la prochaine étape, la prochaine revendication qui permettra au mouvement d’avancer de manière unie et combative.

Depuis le 1er mai, date ultime d’une « grève sociale » qui n’est jamais advenue, le mot d’ordre de P2015 semble être celui de la grève générale à l’automne. Continuer de réciter ce mantra ne fera que braquer encore plus ceux et celles qui doivent la faire, cette grève générale. Durant le printemps, les comités P2015 ont prêté de fausses intentions de grève aux syndicats du milieu de la santé14 et ont mal analysé l’état de conscience parmi les étudiant-es. Le mouvement gréviste qu’ils ont conduit s’est effondré aussi vite qu’il s’est bâti. Cette approche n’a mené à aucune victoire, au contraire.

Pour des objectifs clairs et envisageables
Cet automne, ça passe ou ça casse. La fenêtre de lutte historique qui s’ouvre avec le renouvellement des conventions collectives des 577 700 employé-es du secteur public et parapublic ainsi que la mobilisation sans précédent contre l’austérité a le potentiel de faire tomber le gouvernement. Une campagne axée sur une journée nationale de perturbation économique couplée à une grève générale syndicale de 24h a des chances de se réaliser. Encore faut-il que la base syndicale s’organise elle-même pour la mener, malgré l’opposition de leur propre direction. Pour s’assurer un impact certain, les syndiqué-es devront aussi formuler des revendications capables de toucher et de mobiliser l’ensemble des classes travailleuses populaires.

À l’UQAM, avant de tenter de mobiliser les étudiant-es autour d’une grève générale illimitée, les militant-es devraient penser à une campagne massive sur l’utilité et la nécessité du syndicalisme étudiant. Sinon, nous risquons de nous retrouver face à de nouvelles vendettas visant à dissoudre nos assos. La possibilité de grève des membres du SPUQ15, du SÉTUE16 et du SCCUQ17 à l’automne offre une occasion de se coaliser autour de demandes précises comme l’arrêt des coupures et la réembauche de professeur-es, le transfert de postes de chargé-es de cours dans le corps professoral et le renforcement de la cogestion universitaire.

De plus, l’évidence de l’imposition d’une loi spéciale ou d’un décret du gouvernement nous force dès maintenant à élaborer une stratégie concernant l’action illégale. Dans un tel contexte défavorable, nous courrons à notre perte si l’accent n’est pas mis dès maintenant sur la mobilisation démocratique du plus grand nombre.

Il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et envisageables qui pointent vers un changement social radical. Sinon, comment ferons-nous pour savoir qui a gagné, quand arrêter ou quand continuer ?

Quelques épisodes déterminants du printemps
– La perte de l’AFESPED
En février, des étudiant-es opposé-es à la grève obtiennent la tenue par l’UQAM d’un référendum électronique concernant la représentativité de l’AFESPED18. À l’issue du scrutin en mars, une faible majorité d’étudiant-es désavouent leur association19, ce qui met fin à sa reconnaissance par l’UQAM. Ce résultat aurait dû servir d’électrochoc pour faire réaliser la gravité du problème qui déchire les étudiant-es sur la question du syndicalisme estudiantin. Plutôt que de mener une campagne honnête sur l’enjeu de fond – la lutte pour le leadership politique de l’asso –, les exécutant-es tentent de dépolitiser le problème en misant sur une campagne axée autour des services offerts par l’association. L’occasion d’élaborer une stratégie adéquate pour convaincre la majorité de la nécessité du syndicalisme militant est ratée. Les étudiant-es perdent ainsi une structure démocratique, un outil économique et politique important en se divisant sur des lignes politiques intransigeantes.

Manifestants bloquant une porte du pavillon Judith Jasmin le 30 mars 2015. Source: Patrick Sanfaçon

Manifestants bloquant une porte du pavillon Judith Jasmin le 30 mars 2015. Source: Patrick Sanfaçon

– Le piquetage dur
À la fin du mois de mars, le blocage de l’UQAM par des militant-es radicaux sert sur un plateau d’argent le prétexte à la direction pour faire appliquer une injonction contre toutes les levées de cours et tous les blocages. Les étudiant-es grévistes et le personnel de l’UQAM ne sont ni consulté-es ni mobilisé-es pour cette action. La représentante des étudiant-es au Conseil d’administration et au Comité exécutif de l’UQAM, Justine Boulanger, défend cette approche en affirmant que toutes les actions ne peuvent pas être « nécessairement » expliquées à tout le monde. « Tout ne peut pas provenir des AGs ou des comités, et c’est tant mieux ainsi », écrit-elle sur Facebook20.

Certain-es militant-es s’aliènent leurs propres appuis en tabassant des employé-es venu-es travailler. Les passant-es ont droit à des insultes de cégépien-nes arborant fièrement leur bannière « Brûle toute » et « ACAB ». Les militant-es radicaux bloquent l’accès à l’université à des milliers d’étudiant-es qui ne sont pas en grève, principalement ceux et celles de l’École des sciences de la gestion, et forcent l’annulation de la première journée de collecte de sang annuelle d’Héma-Québec. D’autres indiquent faussement sur une bannière qu’ « aucun cours, évaluation ni remise n’auront lieu » à l’AFELC, bafouant ainsi les dérogations décidées en AG.

Dépourvu de message unificateur et d’effectifs, le blocage s’essouffle en fin d’après-midi sans établir de rapport de force avec l’UQAM, encore moins avec le gouvernement. Organisée de manière ouverte et démocratique, cette action aurait toutefois pu constituer la meilleure façon de faire entrer la communauté uqamienne en lutte. Elle aura pu survivre à l’injonction si elle avait été appuyée sur une mobilisation de masse et des revendications concrètes.

Manifestation devant le CHUM à Montréal le 1er avril 2015

Manifestation devant le CHUM à Montréal le 1er avril 2015

– Le ludique avant la solidarité
Le 1er avril, au moment où la grève étudiante bat son plein, P2015 organise une manifestation de « solidarité étudiante avec le secteur de la santé »21. Cette solidarité avec les employé-es de ce secteur fait partie du discours de P2015 depuis le mois de janvier. La manifestation débute au Cégep du Vieux-Montréal, passe devant le CSSS Jeanne-Mance et termine sa course devant le CHUM. Il s’agit de l’action principale organisée par P2015 pour démontrer concrètement sa solidarité avec des travailleur-euses hors de l’UQAM. Des 1 000 personnes qui indiquent vouloir y participer sur l’événement Facebook, seule une cinquantaine vont appuyer les employé-es dans la rue. Près de 600 étudiant-es préfèrent participer à une autre activité de P2015, une fausse manifestation de droite, qui s’arrête cinq minutes devant le CHUM pour scander « À bas les syndicats! ».

Le manque de cohésion politique et organisationnel des comités P2015 joue un rôle majeur dans l’échec de cette action. Appeler à un « front social contre l’austérité » n’est pas suffisant pour qu’il se matérialise. La solidarité n’est pas uniquement un principe, un concept abstrait. Il s’agit d’une pratique sociale qui s’apprend et qui s’opère dans le concret des luttes.

– La démission en bloc à l’ASSÉ
Lors du congrès de l’ASSÉ les 4 et 5 avril, la coordination nationale veut discuter d’un arrêt de la grève en vue d’une reprise à l’automne. Payant pour son manque de leadership des derniers mois, elle démissionne en bloc sous la pression de militant-es radicaux. Ces dernier-ères font d’ailleurs voter une motion de « destitution symbolique » à l’exécutif sortant22, rajoutant l’insulte à l’injure. Le ton vindicatif de la nouvelle équipe en faveur du maintien de la grève consacre la chute du mouvement. Le 10 avril, seuls 7 % des étudiant-es collégiaux et universitaires du Québec sont en grève. Le bilan nul et les stratégies inefficaces des assos et de P2015 jouent un rôle de premier plan dans le vote pour le retour en classe, notamment à l’AFELC.

– Le saccage du DS
Le 9 avril, la diffusion d’images du saccage ayant suivi l’occupation du pavillon J.-A. De Sève, la veille, participe à diminuer le peu de soutien populaire à la lutte étudiante. Avant même la diffusion de ces images, un sondage Léger-Le Devoir mené du 6 au 9 avril indique que 66 % des sondé-es désapprouvent le mouvement de grève étudiante contre 24 % qui l’approuvent. Seule la tranche des 18-24 ans appuie massivement la grève à 47 %23.

L’occupation survient à la suite d’une intervention injustifiée sur le campus d’une centaine de policier-ères venu-es y arrêter des étudiant-es qui procédaient à des levées de cours illégales. Si l’occupation se déroule dans une atmosphère festive, les choses se gâtent en fin de soirée. Les participant-es peuvent alors constater le vrai visage du « comité invisible » et des autres insurrectionalistes. Certains étudiants sont roués de coups en tentant d’empêcher les ultraradicaux de faire de la casse. Cela ne les empêche pas de fracasser les vitrines du Service à la vie étudiante, service qui finance à coût de dizaines de milliers de dollars les comités auxquels leurs propres groupes s’abreuvent. En outre, l’argent de la caisse du café étudiant Tasse-toi est dérobé. Un petit mot cynique y est laissé: « On aime les cafés autogérés ».

Tout casser en désespoir de cause n’a ni favorisé la solidarité des luttes ni permis d’établir un quelconque rapport de force. La « diversité des tactiques », si elle peut être utile dans certains cas, ne mène à rien lorsqu’elle est utilisée comme un chèque en blanc permettant à n’importe qui de faire n’importe quoi, n’importe où.

Les jours suivants, des poèmes anonymes sont distribués dans l’UQAM. Ils parlent des événements comme d’une « œuvre d’art » relevant de la « poésie ». L’AFÉA fait quant à elle imprimer des affiches affirmant que « Le vandalisme est une vue de l’esprit ».

Greve_P2015_01– L’essoufflement
Après la manifestation nationale du 2 avril, le mouvement de contestation se rabougrit à son noyau militant du centre-ville de Montréal. Le 10 avril, 85 % des grévistes sont localisé-es à Montréal (42 % à l’UQAM, 25 % au Cégep du Vieux-Montréal, 18 % à l’Université de Montréal) tandis que 15 % s’en trouvent à l’extérieur 24. À la fin avril, des militant-es érigent une série de campements de fortune sur le terrain de différents Cégeps (Vieux-Montréal, Saint-Laurent, Rosemont, Maisonneuve, Lionel Groulx, Sherbrooke, Saint-Hyacinte, Valleyfield, Jonquière). La plupart des campements sont démantelés en mai.

– Les menaces d’expulsions politiques
Au début avril, le discours de P2015 se recentre autour de la lutte contre la « dérive austéritaire » et les menaces d’expulsions politiques à l’UQAM. Cette campagne, concrète dans ses revendications et forte de nombreux appuis, échoue cependant à mobiliser massivement les étudiant-es. À notre avis, il serait avantageux de mettre l’accent sur la menace que constituent les possibles expulsions politiques pour la cogestion universitaire. Cela permettrait de dépersonnaliser l’enjeu et de toucher le concret du cursus scolaire des étudiant-es (commande de cours, entente d’évaluation, structure des programmes, etc.).


1. Julien Daigneault. L’horizontalité une erreur stratégique. dans Réflexions socialistes vol.2 #1 Hiver 2015. p.4
2. Arnaud Theurillat-Cloutier. La plus grande mobilisation sociale depuis le « printemps érable ». dans ricochet.media. 03-11-2014.
3. La Presse Canadienne. Imposante manifestation au centre-ville de Montréal. dans lapresse.ca. 02-04-2015.
4. Coalition du 1er mai. Mandats de grève.
5. Association facultaire étudiante de langues et communication de l’UQAM
6. Jean-Marie Vincent [1983] Démocratie représentative et démocratie directe. dans La gauche, le pouvoir, le socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas. Presses universitaires de France. Paris. p.72
7. Ibid p.71
8. Printemps 2015. Montrer les crocs.
9. Printemps 2015. Vers une lutte commune au printemps. Tract.
10. Printemps 2015. Questions et réponses : grève générale reconductible. Tract.
11. Printemps 2015. Pourquoi reconduire la grève ? Tract.
12. Association facultaire étudiante des arts de l’UQAM
13. Printemps 2015. L’ASSÉ ne fait pas le printemps. 30-03-2015.
14. Anne-Marie Provost. Nouveau printemps étudiant à prévoir. dans 24h. 20-01-2015. p.5
15. Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM
16. Syndicat des étudiants et étudiantes employé-e-s de l’UQAM
17. Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
18. Association facultaire étudiante de science politique et droit de l’UQAM
19. 625 votes en défaveur de la représentativité de l’AFESPED, 578 votes en faveur
20. Justine Boulanger, commentaire sur la page Facebook du Comité Mob AFELC. 30-03-2015.
21. Printemps 2015. « À Qui profite notre santé ? » Manifestation de solidarité étudiante avec le secteur de la santé – Quartier Latin. Événement Facebook.
22. ASSÉ. Texte entériné par le congrès de l’ASSÉ du 4 et 5 avril 2015. 06-04-2015.
23. Sondage Léger-Le Devoir. Politique québécoise. Pour publication le 11 avril 2015. p.16
24. La grève se poursuit au Vieux-Montréal après l’échec des pétitionnaires. dans ici.radio-canada.ca. 10-04-2015

CETA: Un traité dangereux pour la démocratie

Le samedi 11 octobre 2014, à travers de nombreuses villes d’Europe centrale et occidentale, des dizaines de milliers de personnes se sont réunies afin de dénoncer les projets d’accords commerciaux CETA et TAFTA, successeurs des fameux ACTA rejeté par le Parlement Européen en 2012 et autres accords commerciaux globaux dissimulés sous des acronymes parfaitement incompréhensibles pour le profane.

Le CETA pour « Canada-UE Comprehensive Economic and Trade Agreement » est, comme son nom l’indique, celui qui touchera directement le Canada. Il s’agit d’un accord économique commercial global de très grande ampleur conclu le 18 octobre 2013 entre le Canada de Stephen Harper et l’Union européenne du José-Manuel Barosso, qui consiste en fait en une « répétition générale », un terrain d’expérimentation avant l’entrée en vigueur prochaine du TAFTA (Transatlantic Free Trade Area) dont la substance est identique, mais qui impliquera l’Union européenne et les États-Unis. Ces deux conventions auxquelles il faut ajouter le traité TISA (Trade in Services Agreement), encore en négociation secrète, visent à instaurer un Grand Marché Transatlantique libéralisant les échanges dans tous les domaines du monde économique et commercial, et cela en sacrifiant encore un peu plus la souveraineté des peuples et des états et surtout, les acquis sociaux obtenus après des siècles de lutte d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique.

Négocié en secret depuis 2009 entre le Gouvernement du Canada et la Commission Européenne mandatée par les chefs d’États et de gouvernements de l’Union et cela, sans même consultation des élus du peuple, cet accord commercial, alors qu’il était encore secret a d’abord fuité dans une version quasi définitive par le biais d’une communication interne de la Commission au début du mois d’août. Il a finalement été officialisé en grande pompe à Ottawa le 25 septembre en présence de « l’élite » politico-économique des deux continents. Début novembre, le Président de la République française François Hollande est venu en personne au Canada, faisant même escale à Montréal, pour rencontrer des chefs d’entreprises canadiennes et signer des contrats avec eux dans le cadre de la mise en œuvre de cet accord, quand bien même il n’aurait pas encore été ratifié.

Soumettre les États aux marchés financiers

Bien que dépeint comme une avancée majeure dans les relations entre les deux puissances des deux côtés de l’Atlantique par la sphère médiatique, particulièrement en Europe, le CETA et le TAFTA constituent une étape supplémentaire dans la libéralisation toujours de plus en plus poussée de l’économie et des échanges transatlantiques et conduits encore à une plus forte soumission aux marchés financiers des États.

Il s’attaquent violemment à la Constitution, aux législations et aux réglementations des états chaque fois qu’elles constituent des « obstacles » à la libre concurrence, ces obstacles n’étant plus seulement les droits de douane et les réglementations douanières, ils conduisent à une véritable spoliation de la souveraineté des populations du Canada comme des états de l’Union européenne et cela notamment avec l’une des mesures principales et la plus décrier : le mécanisme de résolution des différends. Ce mécanisme donne aux multinationales la faculté de faire arbitrer des conflits les opposant aux états par des tribunaux arbitraux quand ces derniers adoptent des mesures entravant la libre entreprise ou le libre-échange. Ainsi, un élément fondamental de la souveraineté d’un état, son pouvoir de rendre la justice se retrouve conféré à une entité tierce qui ne fait l’objet d’aucun contrôle et d’aucun appel.

Pire encore, ces arbitres se voyant investis d’un pouvoir considérable d’infliger des amendes aux gouvernements, qui sera évidemment payé par les citoyens de ces États, et cela dans l’unique but de satisfaire l’expansion tentaculaire de l’économie de marché sur nos relations commerciales.

Nécessairement, afin de se protéger d’éventuelles sanctions, si illégitimes soient-elles, ces traités vont pousser les états à niveler vers le bas nos normes de protection sociale, le droit du travail sera remis en cause, car il ne permettra pas le productivisme effréné exigé par le monde de la finance, quitte à multiplier les inégalités et précariser encore, de plus en plus, les classes moyennes.

Nos normes sanitaires et environnementales elles aussi seront sacrifier pour ne pas aller contre la sacro-sainte libre entreprise et libre concurrence, quitte à ravager encore un peu plus la planète, premier exemple constitue celui du gaz de schiste, dont l’exploitation, encore interdite dans certains pays d’Europe devra être autorisé pour éviter les sanctions. Qu’importe les dégâts que cela représentera pour l’environnement, l’avenir de notre plus grand bien commun, le seul écosystème compatible avec la vie humaine est compromis pour le seul profit et les intérêts privés d’une tranche infime de la population.

L’exemple des OGM

Autre exemple fort et énormément critiqué en Europe est la question des OGM et plus généralement des modes de production agroalimentaires. Si aux États-Unis les hormones de croissance sont monnaies courantes dans l’élevage intensif, les OGM autorisés pour la consommation directement humaine, ou encore les poulets lavés au chlore, l’Union européenne n’a, soit pas encore tranché la question, soit interdit ces pratiques. Mais avec ces traités elle ne pourra pas empêcher les importations en Europe des produits contenants des OGM ou des produits contenants des antibiotiques dont les effets sur l’organisme ne sont pas encore objectivement établis, ni même encore leur apposer un étiquetage spécial afin de les distinguer : réglementer ce genre de pratique contreviendrait encore à ce but de libre-échange généralisé et total de l’économie, moyen de satisfaire l’appât du gain des élites économiques qui ne se soucient pas de l’avenir des classes moins aisées. À l’inverse, les produits alimentaires actuellement bannis aux États-Unis, notamment certains fromages, qui sont sous le coup d’une interdiction d’importation devront nécessairement être autorisés, et cela sans aucune réserve pour ne pas aller à l’encontre de ces règles libérales.

Pour les mêmes raisons, de nombreuses particularités culturelles risquent d’être noyées dans ce grand marché transatlantique, un produit dont l’appellation est aujourd’hui réglementée en fonction de son lieu de production, de mode artisanal de sa fabrication, des produits qui le composent vont pouvoir être délocalisés n’importe où et produit n’importe comment tout en se prévalant du nom possiblement prestigieux qui l’accompagne. C’est ainsi que nous nous retrouverons avec des vins californiens produits au Québec, du « véritable » sirop d’érable de Pologne, un vin de Toscane qui n’a jamais vu le sol de l’Italie, un emmental français fabriqué dans l’Ontario, etc. Les règlementations en vigueur devront nécessairement être abrogées puisqu’elles freineraient l’expansion économique d’une entreprise, quitte à se retrouver au final avec toutes ces saveurs uniformisées, aseptisées, dépouillées de leur caractère et leur charme originel.

La surveillance sur Internet

Une autre problématique levée par ces traités concerne un des nouveaux enjeux de notre temps qui n’était pas avant pris en compte par le droit commercial international puisque purement est simplement inexistant. Tout comme les acts étasuniens SOPA, PIPA, un large volet du CETA a trait à internet, notamment sa neutralité et son indépendance. Particulièrement au regard du contexte actuel : post-Snowden et scandale des écoutes de la NSA, mesures ultras liberticides pour réprimer la liberté d’expression sur internet après les menaces et les évènements récents, tout conduit les autorités à recourir à cette occasion pour remettre en question nos libertés fondamentales au nom de leur obsession sécuritaire qui ne semble plus avoir de limites. De plus, le CETA « ressuscite » le mécanisme de l’ACTA enterré en 2012 en permettant aux maisons de disques et autres grands industriels du cinéma d’exercer des pressions financières et parfaitement légales sur les fournisseurs d’accès internet afin que ceux-ci leur fournissent des données, normalement et évidemment privées sur les utilisateurs afin qu’ils sanctionnent ceux qui contreviendrait aux désidératas des grandes majors et studios de cinéma. Ces mesures n’étant évidemment pas contrôlées par un quelconque juge, elles sont parfaitement antidémocratiques, liberticides et violent la vie privée des utilisateurs. Jamais nous n’avons connu, du moins dans le « monde libre », une telle invasion dans notre vie privée, une telle atteinte à la liberté sur internet et à sa neutralité. Ces mesures ont aussi évidemment pour but de brider la liberté d’expression sur le net pour museler les activistes politiques de la toile, jugés beaucoup trop dangereux pour les États.

Aucun de ces traités n’a été négocié par une autorité jouissant d’une légitimité démocratique, ce sont des technocrates totalement déconnectés des réalités qui ont rédigé ces articles, le plus souvent sous la pression de lobbyistes n’ayant qu’en vue d’assoir la suprématie et la domination des multinationales sur la planète. Pourtant, ils auront, s’ils sont finalement adoptés, un impact considérable sur nos vies, sur notre consommation et nos modes de vie, les emplois créés que nous promettent les défenseurs de ces projets (cent mille selon eux) ne sont en réalité que de folles et démesurées estimations qui de toute manière, ne vaudront jamais le cout écologique et social du sacrifice qu’ils exigeraient pour des générations à venir.

Ratification

Il faut encore au CETA passer l’épreuve de la ratification par le Parlement du Canada et celui de l’Union européenne. Malheureusement, même si de nombreux eurodéputés ont montré leur sérieuse opposition à ce traité, ce n’est pas la coalition récemment élue aux élections européennes de mai 2014. Celle-ci est composée de conservateurs, de libéraux et de « sociaux-démocrates » ayant investi le luxembourgeois Jean-Claude Juncker (conservateur et ancien Premier ministre d’un paradis fiscal dont qu’il a largement contribué à bâtir) qui prend la suite directe de Jose-Manuel Barroso sur le plan de sa politique économique libérale et austéritaire. De ce côté de l’Atlantique, le gouvernement de Harper au Parlement d’Ottawa ne risque pas de s’y opposer plus, bien au contraire, ils en rêvent depuis des décennies et cette aspiration semble enfin pouvoir se concrétiser.

Forte heureusement, notre délivrance semble pouvoir provenir de la mobilisation populaire résultant de l’information des citoyens des enjeux et impacts de ces traités qui semblent porter ces fruits. Si les Parlements canadiens et européens adopteront sans rechigner les traités, il en sera à coup sûr différemment des assemblées nationales de chaque pays ou province. Ces accords auront à passer le test final des ratifications par chaque état membre de l’Union européenne et ceux-ci sont en grande partie réticents, même les plus importants, l’Allemagne et la France ont déjà émis de sérieuses réserves quant à l’adoption du volet sur les clauses d’arbitrages principalement. Mais c’est tout le traité qui risque de tomber s’il ne passe pas cette épreuve, quoi qu’en dise la Commission Juncker ou le gouvernement Harper.

Mais ne doutons pas qu’ils sauront manipuler le jeu politique pour faire passer finalement leur traité, quitte à l’édulcorer un minimum sur les points comme cela a déjà été fait pour le Traité de Constitution Européenne de2005, rejeté par le peuple, notamment en France par referendum, revenu « par la petite porte », via le Traité de Lisbonne de 2009, adopté et ratifié sans aucune consultation populaire.

COMBATTRE L’ÉTAT CAPITALISTE OU DÉFENDRE L’ÉTAT «DÉMOCRATIQUE»?

L’histoire se répète

La petite bourgeoisie, les bobos, les militants d’ONG accrédités, les bureaucrates syndicaux biens payés, la go-gauche agitée, tout ce que la société civile (sic) compte d’esprits critiques (sic) s’émeut à tout vent par ces temps d’orage social. L’histoire se répète. Dans les années trente du siècle précédent, quand l’immense tempête de la Grande dépression s’abattit sur la classe ouvrière, sur les travailleurs paupérisés la grande bourgeoisie commanda l’écrasement des masses de récalcitrants qui descendaient des collines, remontaient des mines, quittaient les champs desséchés et occupaient les usines délabrées. Par millions, les prolétaires d’Occident marchaient pour opposer la classe bourgeoise et lui faire rendre gorge.

La go-gauche bourgeoise de l’époque n’a rien trouvé de mieux que d’orienter cette marée d’ouvriers, cette volonté de bouleversement révolutionnaire et de renversement du capitalisme vers la défense de la dictature démocratique bourgeoise. Rassemblée en Fronts populaires, en Fronts sociaux, en Fronts unis la bourgeoise a détourné et désarmé la révolte populaire. Jusqu’au jour où la grande bourgeoisie en émoi a sonné le glas des Fronts et envoyé tout le monde au front – 50 millions n’en sont jamais revenus. Et le monde capitaliste recommença comme avant, sous la botte militaire des milliardaires et de l’impérialisme.

Aujourd’hui, que la crise systémique de l’impérialisme s’intensifie, ils recommencent à bouger, à grever, à occuper, à manifester, les millions d’ouvriers, les travailleurs de la plaine, des collines desséchées, de la mer vidée, des usines en ruine – délocalisées ou fermées – et des cités délabrées et paupérisées. Les migrants de la faim, par millions, fuient les camps de réfugiés, les champs de guerre où l’on ne peut même plus labouré, les villes où l’on ne peut même plus habitées, au Sud et à L’Est où l’impérialisme occidental sème la mort sur les traces des camions militaires, à l’ombre des drones mortifères et de leurs bombardements sanglants.

Et voici qu’en Occident, où viennent s’abriter les réfugiés déshérités; où les ouvriers modernisés manifestent paupérisés; l’État bourgeois jouant les innocents, montre les dents – sort l’armement – les tirailleurs policiers bardés d’acier s’encanaillent avec les bourgeois gauchisants sous prétexte de défendre la liberté de pensée, la liberté de la presse, et l’effet Pygmalion sur la légion des perroquets journalistiques des médias à la solde. Pas si crétin pour autant les plumitifs en émoi – ils se rendent bien compte que plus les polichinelles politiciens crient à la « liberté d’expression », plus ils la restreignent drastiquement par des «Patriotes   Actes» et moult lois fascistes indiquant la droite expression qui sera le lot de tout donneur d’opinion.

Fidèle à sa mission de liquidation du mouvement de résistance ouvrier – la go-gauche se lève pour désigner l’ennemi à contrer. Encore une fois ce n’est pas la classe monopoliste dépravée et son système économique chétif, ni l’État capitaliste qu’il faudrait déboulonner, mais les lois et autres malversations de la « démocratie totalitaire » qu’il faudrait dénoncer futilement – sachant bien que malgré tout ce fatras, rien n’y changera. Pendant que les bobos et les gauchistes monnayent leur adhésion démocratique bourgeoise et leurs manifestations citoyennes-républicaines contre l’autre intégrisme. Apportant ainsi leur appui aux menées fascistes de l’État policier-raciste. Trois textes permettent de démasquer la trahison des clercs visant à détourner la colère ouvrière contre l’État bourgeois, quelle que soit sa façade de mascarade (démocratique, providence, humanitaire, totalitaire, militaire, fasciste, policier, etc.)

The Financial Times lance un appel dramatique

Les énarques de l’économie de marché et le Financial Times appellent à édifier l’État corporatiste-fasciste – appelé singulièrement «l’État providence», mais pour les riches exclusivement. Les éditorialistes du quotidien londonien ont commencé à expliquer à leurs commettants que si hier il fallait prêcher le libre-échange, l’économie de marché et le non interventionnisme étatique dans le but de détruire l’État-providence – pour les pauvres et pour les ouvriers –, désormais, il fallait prêcher le renforcement de l’État providence – pour les banquiers et pour les capitalistes du monde entier. L’État souhaité par le Financial Times s’appelle l’État corporatiste policier. Corporatiste, afin que l’État défende les intérêts des corporations et chante les louanges des entreprises privés créatrices d’emplois (sic). Chacun sa place dans l’État corporatiste et tous aux services des capitalistes en tête de liste. Policier, car la plupart du temps les ouvriers spoliés et expropriés tentent de regimber et de batailler pour défendre leurs conditions de vie et de travail – ce que les policiers de l’État sont chargés de réprimer afin de promouvoir l’intérêt supérieur de la nation (sic).

Le deuxième article exhibe l’insolence des capitalistes qui au moment même où ils multiplient les oraisons pour la défense de la liberté d’expression – promulguent toutes les lois fascistes dites « liberticides » (sic) par la gauche bourgeoise. Depuis 1980, l’État capitaliste français a adopté une vingtaine de lois « antiterroristes ». Depuis une semaine (11.01.2015) «Au moins 70 procédures judiciaires ont été initiées dans le cadre de la nouvelle loi sur « l’apologie du terrorisme », et les premières condamnations, presque systématiquement à de la prison ferme, ont commencé à tomber ». Faire l’apologie du terrorisme en France c’est d’affirmer « Je ne suis pas Charlie ».

Le troisième article s’indigne qu’en Espagne « Le gouvernement de Mario Rajoy avec son nouveau projet législatif de « Sécurité citoyenne« , ait pour intention d’en finir avec les manifestations et les contestations qu’il considère comme dangereuses». « [Un projet de loi] contenant 55 articles punissant les manifestants d’amendes allant de 100 à 600 0000 euros. Ainsi, cette loi sanctionnera toutes manifestations non déclarées en rue et sur les réseaux sociaux: « se rassembler en tant que groupe sur Internet, autour d’une opinion, sera sanctionnée de 30 000 euros. » Ce n’est pas tout, déshonorer le drapeau espagnol, utiliser des pancartes critiquant la nation espagnole, réaliser un dessin satirique prenant pour sujet un politicien, filmer ou photographier un policier en service sera formellement interdit et accompagné d’une amende de 30 000 euros ».

 

L’opposition de la gauche ouvrière

L’État démocratique totalitaire est une chimère. L’État démocratique libéral est une mystification. Nul ouvrier ne devrait se battre pour conserver ce Janus étatique bourgeois. Ce n’est pas de mieux vivre sous le joug capitaliste, ni de survivre sous l’assujettissement impérialiste, complaisant ou mortifiant, que nous souhaitons pour les prochaines générations. C’est de vivre libéré de l’exploitation, loin des misères de la guerre, sans César, ni tribun, que nous voulons. Leur mode de production impérialiste est en faillite et les bourgeois voudraient que nous nous entretuions pour décider quels camps impérialistes nous domineront.

Complément d’analyse politique : Manifeste du Parti ouvrier