Mythes capitalistes et figure de l’antihéros

Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese, est sorti en 2013, soit cinq ans après la crise économique de 2008. Le film a accumulé les nominations et les récompenses. L’article veut montrer comment ce que le spectateur peut concevoir comme une critique et une satire du capitalisme véhicule et justifie une mythologie ultralibérale, et comment la figure du héros, Jordan Belfort, incarnée par Léonardo Di Caprio, prend la valeur d’une figure humaine.

Le film véhicule quatre mythes capitalistes, que nous allons exposer point par point.

Mythe de la renaissance du marché

Le premier mythe est celui de la renaissance du marché libéral. Comme l’oiseau Phoenix de la mythologie antique qui renait de ses cendres, Jordan Belfort, alias Leonardo Di Caprio, perdra son emploi lors du crash de 1987, mais en retrouve un autre dans une agence de courtage, dont il finit grâce à son talent par tirer des bénéfices énormes. Le monde libéral s’affiche ainsi comme un univers d’opportunités, où un échec n’est jamais que partiel, puisqu’il peut se transformer en victoire pour celui qui le veut. Le système capitaliste prend pour l’individu la valeur de l’infini: il ne prend le visage de la défaite que de façon provisoire.

Mythe de l’ascension sociale

Le deuxième mythe est celui de l’ascension sociale, la plus grande justification du capitalisme depuis son essor au 19e siècle. À une société figée aristocratique où la naissance perpétue les inégalités, le capitalisme s’est affiché comme un système où le travail et le talent pouvaient permettre à chacun de gravir tous les échelons de la société. L’ascension sociale fulgurante, cas rare, sinon exceptionnel, est devenue dans le monde du cinéma un lieu commun, un cliché tellement reproduit qu’on le rencontre dans de nombreux films sans y faire attention. Le Loup de Wall Street n’échappe pas à ce stéréotype, partant de l’embauche de Jordan Belfort et retraçant en quelques dizaines de minutes le parcours qui l’a rendu millionnaire. Le trajet se fait sans heurt ni difficulté, le héros passant de chômeur à chef d’entreprise richissime avec la simplicité et la magie des choses qui vont d’elles-mêmes, sa carrière se faisant de manière exponentielle, à la manière d’un jeu de construction pour les enfants où il suffit de placer une brique sur une brique.

Mythe du système équilibré

Le troisième mythe est celui, cosmologique, d’un système qui trouve de l’ordre au sein du désordre même. L’anthropologie capitaliste se fonde sur l’idée que c’est dans le risque que l’individu se dépasse, et que l’économie ne saurait fonctionner qu’en se réglant sur le désordre et en le faisant sien. Cette idée est symbolisée (ou allégorisée, pour les familiers de l’analyse littéraire) par la scène où Jordan Belfort, sous l’emprise de la drogue, arrive presque par miracle à faire atterrir son hélicoptère. La force du système est affirmée: trouver une organisation dans la désorganisation; il se place au-dessus des ensembles fermés de la logique puisqu’il est à la fois ordre et désordre.

Mythe de l’accomplissement total

Le dernier mythe capitaliste est celui de la satisfaction plénière du désir: le système libéral se montre ici comme celui qui seul peut conduire à la richesse, qui est l’unique façon de satisfaire les désirs de l’individu. Jordan Belfort est l’homme dont tous les désirs sont réalisés, même son besoin moral, puisqu’il donne à des oeuvres de charité, plus encore, il fait bénéficier sa secrétaire qui relève le défi de se raser la tête de sa prodigalité; elle gagnera ainsi 10000 dollars pour réaliser une de ses lubies. L’idéologie libérale s’affirme ainsi comme celle qui permet la pleine satisfaction des désirs de l’individu, jusque dans leur démesure, et trouve une nouvelle justification anthropologique: celle de permettre à l’individu de s’accomplir parfaitement.

Jordan Belfort apparait ainsi, dans le premier temps du film, comme une réussite de l’économie libérale. Il est plus qu’un exemple, il est exemplaire, en ceci qu’il représente à merveille les lois de l’ascension sociale et qu’il est montré comme un cas à imiter, un destin à désirer. Plus encore, nous allons voir qu’autour de son visage s’associent des caractères à signification anthropologique.

Figure de l’antihéros

Tout d’abord, l’individu se drogue tout au long du film: le métier de businessman est montré comme un métier où l’être de l’individu est sollicité. Des qualités proprement humaines comme la création et l’initiative sont demandées, et la consommation de drogue place l’homme d’affaires au rang de l’artiste, du créateur. L’entrepreneur relève ainsi du mythe prométhéen (le géant grec qui a volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes).

La libido de Jordan Belfort, sa relation avec Naomie Laplagia (incarnée par Margot Robbie) est une conciliation des pôles : Jordan Belfort représente à la fois la sexualité sous son aspect le plus respectable: la conjugalité et la paternité (il est père et mari), comme sous son aspect le plus cru et déviant: il a des partenaires multiples et des pratiques perverses. Plus encore, Jordan Belfort et Naomi Laplagia, mari et femme, ont une sexualité débridée, et le désir financier et le désir sexuel forment une médiation, médiation du désir à sa possibilité de réalisation exemplifiée par la scène où Naomi Laplagia fait une fellation à Jordan Belfort, pendant qu’il conduit sa voiture de sport. Les deux mariés s’aiment à travers l’argent, et leur satisfaction libidinale les place bien au-delà d’une sexualité frustrée, multipliant le triomphe du pouvoir monétaire.

Nous terminerons l’analyse par la mise au jour de la position dans laquelle le film place Jordan Belfort vis-à-vis de la justice: il se trouve au-dessous de la justice divine, du ciel, puisqu’il verra dans un avion qui s’écrase un signe divin lui annonçant qu’il doit mettre un frein à sa carrière, ce qu’il fera; il se trouve accessible à la justice des hommes, puisqu’une figure presque anonyme, un policier, arrivera à le faire condamner, exemplifiant un capitalisme immoral (il est en dehors de la moralité, mais la moralité a une emprise sur lui) et non amoral (la puissance financière placerait le riche au-dessus des lois humaines); la peine de Jordan Belfort est diminuée parce qu’il accepte de collaborer et de dénoncer ses collègues, la logique de l’individualisme se trouvant reproduite et ratifiée par la justice, et enfin encore celui-ci montrera son humanité en tentant de sauver ses proches.

Au-dessous du jugement divin, au niveau de la logique judiciaire, et dans l’immanence de la solidarité humaine, l’individualisme se trouve humanisé, montrant un avatar du capitalisme triomphant dans ses succès et pardonnable dans ses échecs. Par mythe nous entendons une idéologie qui peut se trouver vérifiée dans la vraie vie, mais qui fonctionne en silence, sans se dire, et dont nous avons mis au jour les significations implicites et les mécanismes rhétoriques. Nous avons voulu montrer comment la figure de Jordan Belfort, suscitant tantôt la sympathie, tantôt l’aversion, est un stéréotype et donc un excellent véhicule des idéologies libérales, mais un cliché qui garde sa valeur de figure humaine, faisant perdre à la satire sa charge critique.

COMBATTRE L’ÉTAT CAPITALISTE OU DÉFENDRE L’ÉTAT «DÉMOCRATIQUE»?

L’histoire se répète

La petite bourgeoisie, les bobos, les militants d’ONG accrédités, les bureaucrates syndicaux biens payés, la go-gauche agitée, tout ce que la société civile (sic) compte d’esprits critiques (sic) s’émeut à tout vent par ces temps d’orage social. L’histoire se répète. Dans les années trente du siècle précédent, quand l’immense tempête de la Grande dépression s’abattit sur la classe ouvrière, sur les travailleurs paupérisés la grande bourgeoisie commanda l’écrasement des masses de récalcitrants qui descendaient des collines, remontaient des mines, quittaient les champs desséchés et occupaient les usines délabrées. Par millions, les prolétaires d’Occident marchaient pour opposer la classe bourgeoise et lui faire rendre gorge.

La go-gauche bourgeoise de l’époque n’a rien trouvé de mieux que d’orienter cette marée d’ouvriers, cette volonté de bouleversement révolutionnaire et de renversement du capitalisme vers la défense de la dictature démocratique bourgeoise. Rassemblée en Fronts populaires, en Fronts sociaux, en Fronts unis la bourgeoise a détourné et désarmé la révolte populaire. Jusqu’au jour où la grande bourgeoisie en émoi a sonné le glas des Fronts et envoyé tout le monde au front – 50 millions n’en sont jamais revenus. Et le monde capitaliste recommença comme avant, sous la botte militaire des milliardaires et de l’impérialisme.

Aujourd’hui, que la crise systémique de l’impérialisme s’intensifie, ils recommencent à bouger, à grever, à occuper, à manifester, les millions d’ouvriers, les travailleurs de la plaine, des collines desséchées, de la mer vidée, des usines en ruine – délocalisées ou fermées – et des cités délabrées et paupérisées. Les migrants de la faim, par millions, fuient les camps de réfugiés, les champs de guerre où l’on ne peut même plus labouré, les villes où l’on ne peut même plus habitées, au Sud et à L’Est où l’impérialisme occidental sème la mort sur les traces des camions militaires, à l’ombre des drones mortifères et de leurs bombardements sanglants.

Et voici qu’en Occident, où viennent s’abriter les réfugiés déshérités; où les ouvriers modernisés manifestent paupérisés; l’État bourgeois jouant les innocents, montre les dents – sort l’armement – les tirailleurs policiers bardés d’acier s’encanaillent avec les bourgeois gauchisants sous prétexte de défendre la liberté de pensée, la liberté de la presse, et l’effet Pygmalion sur la légion des perroquets journalistiques des médias à la solde. Pas si crétin pour autant les plumitifs en émoi – ils se rendent bien compte que plus les polichinelles politiciens crient à la « liberté d’expression », plus ils la restreignent drastiquement par des «Patriotes   Actes» et moult lois fascistes indiquant la droite expression qui sera le lot de tout donneur d’opinion.

Fidèle à sa mission de liquidation du mouvement de résistance ouvrier – la go-gauche se lève pour désigner l’ennemi à contrer. Encore une fois ce n’est pas la classe monopoliste dépravée et son système économique chétif, ni l’État capitaliste qu’il faudrait déboulonner, mais les lois et autres malversations de la « démocratie totalitaire » qu’il faudrait dénoncer futilement – sachant bien que malgré tout ce fatras, rien n’y changera. Pendant que les bobos et les gauchistes monnayent leur adhésion démocratique bourgeoise et leurs manifestations citoyennes-républicaines contre l’autre intégrisme. Apportant ainsi leur appui aux menées fascistes de l’État policier-raciste. Trois textes permettent de démasquer la trahison des clercs visant à détourner la colère ouvrière contre l’État bourgeois, quelle que soit sa façade de mascarade (démocratique, providence, humanitaire, totalitaire, militaire, fasciste, policier, etc.)

The Financial Times lance un appel dramatique

Les énarques de l’économie de marché et le Financial Times appellent à édifier l’État corporatiste-fasciste – appelé singulièrement «l’État providence», mais pour les riches exclusivement. Les éditorialistes du quotidien londonien ont commencé à expliquer à leurs commettants que si hier il fallait prêcher le libre-échange, l’économie de marché et le non interventionnisme étatique dans le but de détruire l’État-providence – pour les pauvres et pour les ouvriers –, désormais, il fallait prêcher le renforcement de l’État providence – pour les banquiers et pour les capitalistes du monde entier. L’État souhaité par le Financial Times s’appelle l’État corporatiste policier. Corporatiste, afin que l’État défende les intérêts des corporations et chante les louanges des entreprises privés créatrices d’emplois (sic). Chacun sa place dans l’État corporatiste et tous aux services des capitalistes en tête de liste. Policier, car la plupart du temps les ouvriers spoliés et expropriés tentent de regimber et de batailler pour défendre leurs conditions de vie et de travail – ce que les policiers de l’État sont chargés de réprimer afin de promouvoir l’intérêt supérieur de la nation (sic).

Le deuxième article exhibe l’insolence des capitalistes qui au moment même où ils multiplient les oraisons pour la défense de la liberté d’expression – promulguent toutes les lois fascistes dites « liberticides » (sic) par la gauche bourgeoise. Depuis 1980, l’État capitaliste français a adopté une vingtaine de lois « antiterroristes ». Depuis une semaine (11.01.2015) «Au moins 70 procédures judiciaires ont été initiées dans le cadre de la nouvelle loi sur « l’apologie du terrorisme », et les premières condamnations, presque systématiquement à de la prison ferme, ont commencé à tomber ». Faire l’apologie du terrorisme en France c’est d’affirmer « Je ne suis pas Charlie ».

Le troisième article s’indigne qu’en Espagne « Le gouvernement de Mario Rajoy avec son nouveau projet législatif de « Sécurité citoyenne« , ait pour intention d’en finir avec les manifestations et les contestations qu’il considère comme dangereuses». « [Un projet de loi] contenant 55 articles punissant les manifestants d’amendes allant de 100 à 600 0000 euros. Ainsi, cette loi sanctionnera toutes manifestations non déclarées en rue et sur les réseaux sociaux: « se rassembler en tant que groupe sur Internet, autour d’une opinion, sera sanctionnée de 30 000 euros. » Ce n’est pas tout, déshonorer le drapeau espagnol, utiliser des pancartes critiquant la nation espagnole, réaliser un dessin satirique prenant pour sujet un politicien, filmer ou photographier un policier en service sera formellement interdit et accompagné d’une amende de 30 000 euros ».

 

L’opposition de la gauche ouvrière

L’État démocratique totalitaire est une chimère. L’État démocratique libéral est une mystification. Nul ouvrier ne devrait se battre pour conserver ce Janus étatique bourgeois. Ce n’est pas de mieux vivre sous le joug capitaliste, ni de survivre sous l’assujettissement impérialiste, complaisant ou mortifiant, que nous souhaitons pour les prochaines générations. C’est de vivre libéré de l’exploitation, loin des misères de la guerre, sans César, ni tribun, que nous voulons. Leur mode de production impérialiste est en faillite et les bourgeois voudraient que nous nous entretuions pour décider quels camps impérialistes nous domineront.

Complément d’analyse politique : Manifeste du Parti ouvrier